Brise-glace

« S’il te plaît, fais attention à ta réponse. Cette armure que tu vois… Elle est solide. Mais ce n’est que ma peau. »

Il est là, devant moi, si fort et si faible. Si jeune, si puissant et si beau, si fragile. Il pourrait résister à tous les cataclysmes possibles, mais je sais que je pourrais le briser d’un souffle. D’un simple mot. D’un simple « Non ». Je pourrais renvoyer ses rêves d’où ils viennent, faire tomber son moral plus bas que ses chaussettes, les enterrer ensemble, lui faire ravaler ce sourire triste, épuisé mais vaillant. Je pourrais vaincre en un instant ce colosse tremblotant. Moi seule ai ce pouvoir.

J’ai sur lui tous les droits. Il me les a donné. Je les lui ai pris. J’ai entre mes mains son destin incertain, son cœur palpitant, que je pourrais briser sans même y penser. Je peux le rendre triste à en mourir, ou heureux à en vivre. Je peux changer son monde, je peux changer le monde. Je peux choisir pour lui, puisqu’il a perdu cette possibilité quand ses yeux se sont posés sur moi. Il est là, rocher érodé, usé, que je pourrais faire éclater en mille morceaux ou restaurer à jamais. Je suis là, douche glaciale ou pluie d’été, Toundra ou Sahara. En cet instant, je peux être Dieu ou Diable, son paradis ou son enfer.

Qu’est-ce qui l’a mené à moi ? S’il le savait, il ne serait pas là. Il n’aurait jamais abandonné sa force, il n’aurait jamais avoué sa faiblesse. Nul n’en aurait jamais rien su. Il aurait continué sa route, traçant son chemin. « Brise-glace ». C’est son surnom. Il est un navire solitaire, affrontant les tempêtes depuis des éternités, un bâtiment qui ne craint pas les rigueurs du cercle arctique. Il fendait la foule comme il aurait fendu la banquise. Le voilà arrêté. Bloqué. Enfin. Frappé de stupeur. Par moi.

« Il n’y a que quand j’affrontais mes limites que j’étais calme, apaisé, canalisé. L’apnée, l’adversité, l’escalade, les défis… Il n’y a que là que je me sentais vivre. Entre deux pics d’adrénaline, il n’y avait que l’attente du suivant. Et cette attente… C’était l’enfer. Une éternité, à chaque fois. Jusque là, il m’est arrivé de trouver quelques personnes qui rendaient l’attente… Presque supportable. Tu l’as rendue plaisante. »

Il est incapable de faire une déclaration normale. Ou peut être que c’est toutes les autres qui sont anormales ? La situation me tire un sourire. Il est le plieur d’invincibles, le faiseur d’impossibles, celui qui, d’un souffle balaie les certitudes et qui rend réel l’irréel. Mais en cet instant précis, il est tout à moi. C’est moi qui peut balayer ses certitudes et ses doutes. Je suis celle qui décide. De tout. Est-ce que je le veux ? Qu’importe, je le peux.