Colère

« J’avais toujours eu cette colère en moi, ancrée profondément. Elle était une partie de moi. Ce soir-là, j’étais fou, sous son emprise. Je l’ai croisé. Quelque chose m’a déplu dans son regard. Peut être simplement le fait qu’il se soit posé sur moi. Peut-être plus parce que j’ai senti qu’il me voyait. Vraiment. Qu’il avait compris qui j’étais, qu’au fond de moi, la bête était tapie, prête à bondir. Et elle a bondit. Pendant que je me précipitais sur lui, lors de ce fragment d’éternité qu’était cette petite seconde, il me souriait, bras ouverts. Il m’a dit de cogner, que ça me ferait du bien, qu’il était passé par là et qu’il me comprenait. Mon poing lui a écrasé la mâchoire.

Le bruit des os de ma main fracassant ceux de son visage… Je ne l’oublierai jamais. Quelque chose en moi s’était réveillé. Ce n’était pas comme d’habitude. Il fallait que je revive ça. Je l’ai frappé. Encore. Encore. Et encore. Il est tombé au sol. Je l’ai suivi, et j’ai continué de frapper. Je le sentais se transformer sous moi en une masse de chair molle et informe, un peu plus à chacun de mes coups.

 Puis ma main a hurlé de douleur, suppliant que je m’arrête. Je l’ai regardé, lui. Il était méconnaissable. Je lui avais crevé un œil, l’autre était fermé, recouvert par une paupière presque arrachée à une arcade défoncée. Son nez n’était plus qu’une éponge débordant d’un sang noir. Ses dents brisées avaient lacéré ses lèvres, mais, c’était clair, il me souriait. Je ne sais pas comment, mais j’ai senti qu’il me regardait. Il a pris une inspiration sifflante et gargouillante, douloureuse à entendre, et il m’a dit :

« Alors, ça va mieux ? »

Non, ça n’allait pas mieux. Pas encore. J’ai attrapé sa veste et lui ai soulevé la tête légèrement, et j’ai recommencé à frapper. À chaque fois, son crâne heurtait le trottoir, claquement et craquement, rebond, claquement et craquement, rebond,… Sa tête se déformait au rythme des battements de mon cœur, deux ou trois par seconde. Puis je me suis effondré à côté de lui. J’ai passé un long moment à essayer de reprendre mon souffle. Quand j’y suis arrivé, sa tête est tombée sur le côté, et j’ai senti encore une fois son regard sur moi, j’ai deviné une fois de plus son sourire.

« Et là, ça va mieux ? »

J’ai regardé les étoiles. Oui, ça allait mieux. La bête s’en était allée, ma colère aussi. J’étais calme, apaisé. Horriblement en paix. On est restés là, dans la froideur de la nuit, lui mourant, moi renaissant.

Alors voilà. Je t’ai vu. Je sais qui tu es. Je suis passé par là. Cogne, ça te fera du bien, sur le coup et après. Et je sais de quoi je parle. »