Deuxième round

Il est meilleur que moi. Clairement. Je ne fais pas le poids. J’imaginais lui voler son titre, mais il y tient. Les coups pleuvent. J’encaisse. Il n’y a pas de faille, pas d’ouverture, pas de moment de latence. Il enchaine, sans sembler se fatiguer. Il me surclasse. Je me fais exploser.

Direct au foie, uppercut au menton, crochet du garruche dans l’arcade. Je tombe. Il est rapide, et il frappe fort. Moi, je suis déjà à moitié mort. Rien que rester debout, c’est une torture. Encore 1 minute et 38 secondes pour finir ce premier round. 98 secondes. C’est rien. Je peux le faire. Je me relève. C’est déjà la deuxième fois. L’arbitre relance le combat. Immédiatement, je recommence à en prendre plein la gueule. Je me demande pourquoi je me suis relevé. Ma garde tombe. Il me cueille. Je m’effondre. 1 minute et 21 secondes avant la fin du round. Je reste à terre. Je profite des 10 secondes de calme que m’offre l’arbitre. Je pourrais m’endormir là. Ne pas me relever. Ce serait plus simple. Se relever, c’est souffrir. Rester au sol, c’est se préserver.

Mais être mis K.O. Au premier round… Non, certainement pas. Je vais en baver, mais je vais tenir. Je me relève. 1 minute et 12 secondes à tenir. Je cogne, faiblement. Il esquive et contre. Mes poumons se vident d’un coup, et je m’envole jusqu’aux cordes. Je m’en dégage. Respirer me brûle les poumons. Mon cœur bat sur mes côtes fêlées comme un marteau sur une enclume. Le sang qui cogne à mes tempes me donne mal au crâne. Ma sueur me pique les yeux. Rien que rester en vie, ça me demande tellement d’efforts… Comment je vais tenir jusqu’à la pause ?

Il pilonne ma mâchoire, mon front, mon nez. Mes cervicales tiennent encore le coup, mais plus pour longtemps. Je ne serais bientôt plus bon à rien. Encore 59 secondes, moins d’une minute. Je peux le faire. Direct au visage. Mon nez explose, tout comme la douleur, dans tout mon corps. Je ne suis plus que ça : douleur. J’ai mal partout. J’en suis à me demander si mourir ne serait pas préférable. Je prend tellement cher… Un nouveau crochet au foie me renvoie au tapis. J’ai dix secondes pour décider de me relever ou non. J’entame un rapide état des lieux. Ma tête est une noix de coco éclatée sur des rochers. Mon buste est un sac de frappe percé par l’usage. Mes jambes sont encore intactes. Je n’ai besoin que de mes jambes. Je me relève. Je tiendrai jusqu’au deuxième round.

Et c’est repartit. Encore des coups, encore et encore. Mes bras pendent mollement. J’encaisse. Je m’habitue à la douleur. Puis une nouvelle côte se fêle. Je me retrouve encore au tapis. Plus que 24 secondes à survivre, et ce sera la fin du premier round. Je vais en passer encore 6 au tapis. 18 secondes. Je suis vraiment bien là. C’est plutôt confortable. La foule de la salle Marcel Cerdan a arrêté de hurler depuis un moment. C’est calme, apaisant. Je crois que je vais rester là, finalement. Et je me relève.

Je maudis mes jambes. Je ne leur ai rien demandé. Je comptais arrêter là. Elles n’étaient pas d’accord. Je morfle. Un peu plus, un peu moins… Je m’imagine au bord de la mer. Je me prend pour un rocher sur lequel viennent se briser les vagues depuis mille ans. Le rocher est toujours là, toujours debout, tel un défi au temps, érodé mais vaillant. Je suis un rocher. Un roc. Une montagne. Une montagne de bleus, d’os brisés, de plaies et de douleur. Une montagne quand même. Les montagnes résistent à tout. On y est bien. L’air est frais, doux… Le paysage est sublime… J’ai mal. Bon dieu, j’ai mal. Quand est-ce que ça va s’arrêter ?

Il reste encore trois secondes au combat. Trois éternités. J’ai les yeux rivés sur le compteur. On ne peut entendre que les coups qu’il me porte, et les secondes du compteur qui sonnent comme un glas. Encore deux secondes. Je crois que ma rate vient de se briser. Je souffre, mais pas tellement plus qu’avant. Je ne suis plus qu’une boule de douleur. Je crois que je n’ai jamais rien été d’autre. Ou peut être il y a très longtemps. Il y a très longtemps, j’étais peut être un être humain, un boxeur de renom, pressenti pour être le prochain champion du monde. Il y a tellement longtemps que je ne sais même plus quand. Ah, si. 2 minutes et 58 secondes plus tôt. C’est loin, maintenant. Plus qu’une seconde à tenir. Je ferme les yeux. Il me faudra bien une seconde pour m’effondrer.

J’espère.