Écrire

Vertige de la page blanche. Il va bien falloir que ça passe. Qu’est-ce que je vais pouvoir écrire ? J’en sais vraiment rien. Et puis là, je suis pas aidé. Il faut que j’écrive quelque chose, mais quoi ? Écrire, c’est pas dur : on prend un trait, on en rajoute un peu, on les assemble et ça fait une lettre. Après, on prend plusieurs lettres, on les rassemble, et ça fait des mots. Ensuite, on prend quelques mots, on les ordonne, et ça fait des phrases. Puis en accumulant les phrases, on obtient un texte. Simple. En théorie.

Mais quand on doit écrire, c’est autre chose. Quand on doit écrire, il ne s’agit plus de traits ou de choses qu’on assemble comme des cubes de construction. Il s’agit d’idées, d’images, de sentiments complexes, que l’on doit exprimer avec des mots. Si encore on pouvait les dire, ces mots, on pourrait les charger de sens selon la prononciation, on pourrait mettre de l’intonation, on pourrait les chanter, les hurler, les murmurer, les faire vibrer, pour qu’ils veuillent dire ce qu’on veut exprimer. Mais non. Quand on écrit, c’est le silence. Et de ce silence, on est supposé faire naître tout un monde. Car quand on lit, c’est toute une tête, tout un corps qui résonnent, frappés par les mots comme une enclume par le marteau. Plus doucement, parfois, mais pas toujours. C’est selon les mots.

Moi… Je ne sais pas faire ça. Construire un bruit avec du silence. C’est comme dire à un maçon  »Je veux un palais digne d’un roi », et attendre de lui qu’il le construise sans matériel, sans outil. Car c’est ce que font les écrivains. Ils bâtissent des palais sans murs. Ils utilisent du Rien pour faire un Tout. Plus ou moins beau, ça dépend du talent du maçon, et de celui qui contemple. Beaucoup de celui qui contemple.

Parce qu’un palais, c’est un palais. Là où il y a une colonne, il y a une colonne. Là où il n’y en a pas, il n’y en a pas. Si la salle est carrée, elle n’est pas rectangulaire. Si la toiture est rouge brique, elle n’est pas gris ardoise, et si vous avez un doute, il suffit de regarder. Dans un palais, tout est dit. Dans un livre, une infinité de choses ne le sont pas. L’auteur peut décrire autant qu’il veut, il ne dit pas tout. C’est comme s’il fournissait uniquement l’allure générale du palais, assez pour qu’on ait envie de finir la construction, et que chaque lecteur pouvait le compléter comme il voulait, pour faire le palais qu’il souhaite.

Chacun peut, à partir de ce que dit l’auteur, et surtout de ce qu’il ne dit pas, construire le monde qui lui plait le plus. Alors comme la cloche va bientôt sonner, et que je dois écourter ma rédac’, je vous demande de prendre quelques secondes pour essayer de visualiser le plus beau palais que vous puissiez imaginer, et de prendre le temps de vous y promener. Est-ce que j’aurais pu vous décrire quelque chose comme ça ? Est-ce que mes mots, est-ce que des mots, auraient pu faire mieux que votre imagination lancée à la poursuite d’un rêve ? Et dites vous que si vous avez pu voir quelque chose d’aussi beau, c’est grâce à moi, à mon texte, et que ça mérite bien un petit 18, non ? Et puis la prochaine fois, évitez de dire «Sujet libre, débrouillez-vous, cherchez l’inspiration, faites moi rêver !» parce que… On galère à mort.