Elle

Quand elle ferme les yeux, c’est tout un monde qui meurt. Celui de la joie et du bonheur feints, celui des faux semblants et des mensonges. Quand elle ferme les yeux, une larme coule sur sa joue, que j’aimerais essuyer. Mais il y a, dilué dans cette goutte, tout le malheur, toute la peine du monde, et j’ai trop peur d’y toucher, d’en être souillé, ou purifié par ce simple contact. Quand elle ouvre les yeux, le soleil brille à nouveau. Semble briller. Je ne suis pas de ceux qui confondent la Lune avec un simple réverbère. Elle est là, près de moi, tremblante d’une force incroyable, frissonnante de froid, glacée par la pluie, le regard aussi sombre que les eaux sous le pont de Recouvrance en plein hiver.

J’aimerais la serrer dans mes bras, lui montrer qu’elle n’est pas seule. Mais elle semble trop forte pour ça, et j’ai trop peur d’être contaminé par sa détresse. Je contemple son visage, comme lavé de toute impureté par les tempêtes de l’existence, rincé par les averses, séché par le vent. Elle semble avoir vécu mille ans. Comme tous les jours, elle a le regard fixe, ne regardant rien, voyant tout. Sa présence emplit tout le bus. Elle n’est pas une frêle jeune fille. Elle est l’esprit même du temps qui passe, le roc qui lance sans cesse son défi aux intempéries, et qui tient bon, quoi qu’il arrive.

Elle ferme les yeux. Une nouvelle larme se mêle aux gouttes d’eau. Je sais qu’elle pleure. Je dois être le seul. Elle semble si petite, si brisée, si seule… Mon monde en est ravagé, détruit, piétiné. Elle est là, devant moi, belle et rebelle, forte et faible, tremblante et vibrante, présente et effacée. Elle est là. Pas juste ici, dans ce bus, en attendant son arrêt. Elle est là, dans le lieu, l’instant, ancrée profondément dans la réalité, preuve même de l’existence de chaque chose. Elle souffre en silence, discrètement, cachée derrière son timide et audacieux sourire.

Elle ouvre les yeux. Elle me transperce, nie mon existence, me prive d’un regard du droit d’être là. Elle m’ignore et sèche à la fois ses larmes et la pluie qui lui macule le visage. Elle est presque arrivée. Elle est forte, elle tiendra. Elle n’explosera pas ici. Elle n’explosera probablement pas. Ces quelques larmes que j’ai surprises n’étaient que le trop plein d’un océan de détresse dissimulé sous des tonnes de roches plus dures que le granit breton. Plus qu’un arrêt et elle est arrivée.

Je me lève, et lui tends un paquet de mouchoirs. Elle lève les yeux, me regarde, vraiment, moi, pas juste l’image de moi que tous peuvent apercevoir d’un rapide coup d’œil. Elle se sert, et me rend le paquet. Je refuse : elle va en avoir besoin. Elle me lâche alors un merci plein d’une fierté farouche qui me frappe de plein fouet. Elle n’avait pas besoin de moi. Elle n’a besoin que d’elle, et encore. Elle n’a besoin de rien.

Arrêt Malakoff. Elle se lève, et, si je fais mine de regarder les nuages qui couvrent Brest, je sens bien que son regard s’arrête une nouvelle fois sur moi. J’en frissonne d’une terreur instinctive, primitive et incontrôlable. J’ai touché un univers auquel je n’appartenais pas. Elle quitte le bus, et je la regarde s’éloigner. Elle irradie d’une force telle que même les gouttes de pluie semblent hésiter avant de la tremper. Et moi, j’ai eu la chance de l’effleurer.