La chasse

On pourrait se perdre dans cette jungle. Mais je sais où je vais. Ma route se trace d’elle-même. Je la connais par cœur. J’ai eu à la faire des dizaines de fois. Tout est prêt. Je connais son terrain de chasse, ses habitudes. Il sera là. Il ne saura même pas que je le regarde, et tout sera fini. Il ne souffrira pas. Tout ira bien. Je suis un bon chasseur. J’ai une bonne proie. Un trophée facile.

Pourtant, je m’inquiète. Je sens dans la douceur de la nuit comme une bienveillance traîtresse. Je sens dans mes tripes que rien de ce que j’ai prévu n’est certain. Que tout peut être gâché s’il ne vient pas s’abreuver ici ce soir. Mon cœur s’accélère. Et si mon arme ne suffisait pas pour abattre un tel animal ? Et si j’avais mieux fait de voir plus grand ? Et si mon tir ne faisait que l’énerver ? J’ai bien lu quelque part qu’une bête blessée est plus dangereuse. Mon premier tir devra être le bon. Mon premier tir devra le tuer.

Je sens dans ma main, dans mon bras, dans mon corps, le froid de l’acier, le poids de l’arme. Elle a une présence réconfortante, apaisante et en même temps effrayante. Je l’ai regardée, longtemps. Nul doute, c’est un outil de mort, taillé pour. Elle en a la froideur. Elle en a l’âme. Mais ce n’est qu’un outil. Sans moi, elle ne peut rien. Ensemble, nous pourrons tuer la Bête. Peut-être. Il me faudra de la chance. Pas seulement.

Je le vois apparaître au loin. Un prédateur, nul doute. Taillé pour la chasse. Il n’a rien d’une proie. Mais il est ma proie. Il est sur son territoire, confiant. Il sait qu’aucun être n’ose le défier, qu’il n’a rien à craindre. Il sait qu’il est chez lui. Il s’avance, hurlant au monde sauvage son assurance et sa confiance en lui-même. D’elle-même, mon arme se lève. Il me regarde. L’instinct, sûrement. Je suis plus près que je ne le pensais. Ses yeux se plantent dans les miens. On dirait qu’il comprend ce que je vais faire. Il comprend que je vais le tuer. Et son regard ne dit pas «Pitié, ne fait pas ça.», il dit «Allez, essaye.».

Alors j’essaye. Une fois, deux fois, trois fois. Sa peau se perce. Il bondit vers moi. Agonisant, il ne pense qu’à une chose : me tuer. Je tire encore, encore et encore. Il s’écrase contre ma poitrine, le souffle court. Il ne peut même plus me mordre, ni me griffer. Il n’en a plus la force. Il me regarde toujours. Son regard ne dit pas «Je suis en train de mourir.», il dit «Eh, pas si mal petit gars.». Je jurerais qu’il me sourit. Puis il s’effondre à mes pieds. J’ai son sang sur moi.

Antonio Muliez, dit « la Bête » vient de mourir devant ce bar. Il y a dans cette jungle urbaine un nouveau prédateur : Moi.