Masques

« Alors, tu viens ce soir ? »

         Il m’a pris au dépourvu. Je dois réagir vite. Je pioche dans mon sac, un peu au hasard, et y trouve le masque du type qui a plein de choses à faire. Faudra faire avec.

« Non, désolé, là j’ai un tas de dossiers en retard, le patron m’a chargé à mort…

-Oui, mais justement, c’est lui qui invite ! Pour l’anniversaire de la boite, il à l’air de vouloir qu’on soit tous là… Je pense qu’il vaut mieux faire acte de présence, si tu vois ce que je veux dire… »

         Oui, je vois très bien. Le patron est un caractériel qui pense qu’on est tous très heureux d’être ses esclaves. Et à chaque fois qu’il s’aperçoit que ce n’est pas le cas, les têtes tombent. Je sors le masque du mec conciliant.

« Franchement, avec le retard que j’ai en ce moment, je pense que je ne peux pas me permettre de perdre une soirée de boulot… Et Catherine aimerait bien qu’on sorte un peu… Mais on va voir, si j’arrive à bien avancer aujourd’hui, je ferais peut-être un saut au pot.

-Super ! Je te laisse bosser alors ! À ce soir. »

         Il s’en va. Ma tête replonge dans les dossiers. Étude de marché. Je pose sur mon visage le masque du gars super concentré qu’il ne faut pas déranger. Je collecte des tonnes de données, j’en saignerais presque des yeux, mais je tiens bon. Je continue. Je regarde ce que fait la concurrence, pour pouvoir choisir l’angle de notre campagne et juger de la viabilité du produit… Et je tombe immanquablement sur les réseaux sociaux. Allez, ça doit bien faire trois heures que je bosse comme un acharné, je peux bien prendre une petite pause. Ah, ça ne fait que vingt-trois minutes… Bon, tant pis, pause quand même. Je vérifie que mon masque est toujours bien ajusté, et je passe rapidement faire le tour de mes notifications. Beaucoup de blabla, quelques trucs intéressants. Enfin pas beaucoup, mais bon… Deux ou trois vidéos que j’attendais. Je les regarde. Je finis par tomber sur le profil de ma fille, seize ans. Une de ses amies a publié une photo d’un anniversaire « sans garçon, alcool, drogue ni problème. ». Visiblement, tout ne s’est pas passé exactement comme prévu, ni comme on nous l’a raconté… Il va falloir qu’on en discute, et pas qu’un peu.

« Eh oh ! Dans mon bureau ! Fini de rêvasser ! »

         Je me secoue. Mon masque est tombé, et en dessous, j’avais celui du mec qui prend sa pause de cinq minutes depuis deux heures trente. Je me lève, j’attrape quelques dossiers au hasard sans faire trop attention aux feuilles qui en tombent, et je me dirige vers le bureau du patron. Avant d’entrer, je change mon masque de type qui en a marre de son boss en celui du gars qui se démène pour sa boite.

« Bon, ce que je vous ai demandé est prêt ?

-Presque, j’ai juste encore quelques chiffres à collecter, et je pourrai vous faire une estimation correcte d’ici une heure.

-Je vous l’avais demandée pour il y a une semaine ! »

         Changement de masque. Je passe à celui du gars qui en bave en ce moment mais qui fait tout ce qu’il peut.

« Oui, mais entre-temps vous m’avez rajouté trois autres dossiers urgents, j’en ai terminé deux, je clôture le troisième d’ici ce soir si tout va bien…

-Bien. Vous me déposerez tout ça au pot de l’entreprise ce soir alors.

-C’est que… Je pensais emmener ma femme au restaurant…

-Elle n’a qu’à venir ! »

         Le téléphone sonne, il me fait signe que la discussion est finie. À contrecœur, j’enfile le masque de celui qui est très heureux d’avoir parlé à son patron. Dès que je suis sorti, je change pour le gars au bout du rouleau. Je m’effondre sur ma chaise. Dans deux heures, je dois avoir tout fini. Impossible. Je me mets au travail. J’avance bien. Un collègue me prend un dossier, un autre vient m’apporter des biscuits, un thermos de café et un antidépresseur. Je mets le masque du mec qui n’a pas besoin de ça, et le cacheton reste à me narguer, là, tâche blanche sur mon bureau noir. Je ne cède pas. Je me venge sur le café. Dix-huit heures, les bureaux se vident. Je continue de bosser. Vingt-heures cinquante-trois. J’ai fini. Je ne prends même pas le temps de souffler, ni de pleurer sur ces trois heures supplémentaires qui ne me seront jamais payées. J’enfile le masque du type en retard qui a oublié un truc super important, et je file à ma voiture tout en appelant Catherine.

« Allô ?

-Tu sais que ça fait une demie heure que j’attends dans ce restaurant ? Seule ?

-Oui, désolé chérie, le patron m’a encore gâté…

– Écoute, ça fait des mois qu’on est pas sortis, tu aurais pu faire un effort… »

         Par habitude, j’enfile le masque de celui qui est désolé et qui se fera pardonner à tout prix. En espérant que ça suffise.

« Oui, je sais… Mais là, avec ça, je pense que je devrais pouvoir prendre une semaine à notre anniversaire, on pourra partir un petit peu en amoureux. Ça fait longtemps qu’on a pas fait ça…

-Oui, tellement longtemps que c’est à se demander si on est encore amoureux. »

         Boum. Masque du type choqué dont le moral vient de percer l’écorce terrestre.

« Attends, Catherine…

-T’en fais pas, je plaisante. Me refais juste plus jamais ça. Et rentre vite.

-Promis ! J’ai juste quelques petits trucs à faire avant, mais ça ne sera pas long, promis, j’arrive bientôt. À tout de suite. »

         J’arrive au pot de l’entreprise. Objectif : partir avant minuit. Je pioche le masque du mec qui pourra pas rester longtemps mais qui veut bien un verre. Bizarrement, j’en arrive assez vite au masque de celui qui s’est pas arrêté à un verre et qui va avoir une bonne migraine demain. Je croise le patron. Changement de visage : celui qui a trop bu mais qui assure quand même. J’espère qu’il va y croire. Peu importe en fait. Je lui file les dossiers, il pose deux ou trois questions, je vomis sur ses chaussures, et ça va déjà mieux. Je me fais sortir, insulter et virer. Pas dans cet ordre, je crois. On me colle dans un taxi, qui me dépose devant chez moi. J’hésite avant d’entrer. Il va être quatre heures du matin. J’ai le masque du type qui peut dormir sur le trottoir parce que la pelouse tangue trop.

         Ma fille rentre à la maison. Elle n’était pas censée sortir ce soir. Si…? Elle me voit, oscillant dans l’allée. Je la vois. Je comprends qu’elle revient de soirée. Le plus vite possible, j’enfile le masque du père autoritaire en colère. Mais il tombe tout de suite et se voit remplacer par celui du père bourré qui a besoin que sa fille l’aide à monter les trois marches du porche. Je lui dis qu’il faudra qu’on discute. Elle dit « oui, oui », me traîne dans la maison, et me passe la tête sous l’eau dans l’évier de la cuisine, parce que je n’arrive pas à aller plus loin. C’est à ses soirées « sans garçon, alcool, drogue ni problème » qu’elle a pris l’habitude de faire ça ? Mes idées s’éclaircissent un peu, mais mon esprit reste brumeux. Masque du père qui aime sa fille. Je crois que je lui fais un peu pitié. Ou carrément. On en parlera demain. Je lui dis d’aller se coucher, que je vais faire pareil. Je me glisse dans ma chambre. À peine j’y ai mis les pieds qu’une respiration me rappelle que ce n’est pas juste ma chambre. Je passe le masque du mari aimant qui va essayer de se glisser dans son lit sans réveiller sa femme. Je pense y être parvenu quand…

« Tu pues l’alcool, la transpiration et la cigarette ! »

         Je me lève, tout en mettant le masque du gars contrit mais pas chiant qui va prendre une douche et dormir sur le canapé si ça ne suffit pas. Je me traine jusqu’à la salle de bain. Je me cogne à chaque mur et à chaque angle qui dépasse. J’arrive enfin devant le lavabo. Lentement, difficilement, j’enlève ma chemise. J’avais complètement oublié de l’ôter avant d’aller au lit. Mes chaussures aussi… Je passe au masque du type qui sait qu’il a pas assuré et qui va tout faire pour s’améliorer. Je balance ma chemise dans la machine à laver. J’enlève mon pantalon, je fais mes poches. Je trouve le cacheton d’antidépresseur. Je ne me souvenais même pas l’avoir pris… Je le pose sur la tablette, et j’envoie mon pantalon rejoindre ma chemise. Je titube, et je m’effondre. Je reste au sol un long moment. Puis je me relève, au prix d’un effort qui devrait me rapporter la médaille du courage. Je m’appuie sur le lavabo. Je regarde fixement ce petit cacheton blanc. Sans trop savoir pourquoi. Ou en sachant trop bien pourquoi. Parce qu’en cet instant, seul dans cette salle de bain froide, je n’ai plus de masques à enfiler. Parce que si mon regard se détachait de ce cachet, il remonterait vers le miroir. Parce que je verrais mon visage à nu, et que ça doit pas être joli. Parce que je verrais qui je suis. Vraiment. Sans mes masques. Et ça me terrifie.