Rédemption

« J’avais déjà eu quelques aventures avant Marla. Quelques-unes. Deux ou trois. Probablement deux en fait. Peut-être encore moins. Bon, enfin c’est pas le sujet, si Doc ?

– Non. Enfin sauf si c’est de ça que vous voulez parler.

– Ah ouais, j’oubliais. Chez un psy, c’est l’patient qui fait la séance, c’est ça ?

– En grande partie.

– Ouais, vous gagnez d’l’argent à rester assis à écouter n’importe quel taré débiter ses conneries.

– Vous vous considérez comme un taré qui débite des conneries ?

– Non. Peut-être. J’en ai rien à foutre.

– Bien, reprenons alors.

– Ouais, c’est assez cher de l’heure, autant pas gâcher, pas vrai ?

– Vos heures sont remboursées.

– Pas mes impôts.

– Vous trouvez cela injuste de payer pour les autres ?

– C’est injuste. M’enfin là j’suis l’un des autres et j’suis content d’avoir enfin un vrai boulot pour cotiser un peu, au moins je me dis que j’me contente pas de vampiriser le système.

– Et ça n’a aucun rapport avec la raison de votre présence ici…?

– Aucun. Putain, vous savez bien qu’si Doc ! J’paye pour tous ces enfoirés qu’ont pas su faire gaffe !

– Vous souhaitez continuer sur l’injustice sociale ou…?

– Nan, ok. Donc j’en viens à Marla. Une fille bizarre. Un peu hippie, un peu hardeuse, toujours à vouloir tout vivre à fond. Sports, risques, drogues, sexe… C’était une période pas croyable. J’vous jure, elle pouvait vous faire dépasser vos limites Doc ! À croire qu’il n’y a aucune limite !

– Aucune limite à quoi…?

– 16 fois en une journée Doc, ça vous parle ?

– Je… Je vois, oui…

– Enfin voilà, on a un peu fait les cons tous les deux.

– Vous parlez du braquage ?

– Vous êtes tenu à la confidentialité, hein ?

– Rien de ce qui est dit ici ne sortira de cette pièce.

– Alors j’parle des braquages.

– Votre dossier n’en mentionne qu’un.

– Ouais, évidement. Pour l’reste, on s’est pas fait choper.

– Le reste…?

– Deux autres braquages. Des rackets. Du vol à l’étalage. D’l’arnaque. Un peu d’trafic en tous genres…

– Oui, Marla m’a tout l’air d’une parfaite hippie…

– Nan, mais j’parlais de son look. C’est clair, elle est pas hippie cette fille. J’vous jure, on s’est éclatés ensemble. Elle avait des idées délirantes Doc ! Saut à l’élastique ! Plonger nue dans un lac gelé ! Baiser en plein séance de cinéma ou dans les toilettes d’un bus ! Nan, franchement, c’était une grande malade cette fille-là. Elle devrait être parmi vos patientes Doc.

– Un de mes confrères s’occupe d’elle.

– Nan, j’peux vous dire, c’est elle qui s’occupe de lui. Et j’imagine très bien ce qu’elle peut faire avec un divan.

– Vous savez, nous avons vos dossiers, et nous savons pourquoi vous venez. Je doute que mon confrère se laisse aller.

– Nan, mais j’vous jure, elle peut vous sauter sans que vous compreniez ce qui vous arrive ! Pas croyable !

– Bien, et… À part coucher ensemble ou enfreindre la loi, vous aviez d’autres activités ?

– Pas vraiment Doc. Vraiment pas même ! On passait trop de temps au pieu.

– Je vois… Et donc, pourquoi vous êtes-vous séparés…?

– C’est pendant l’braquage. Celui qu’est dans l’dossier. J’me suis fait choper, pas elle. En fait, elle s’est pas faite avoir parce qu’elle m’a tiré dans le pied. Là, j’ai compris qu’ça rimait à rien. Qu’j’étais rien pour elle. J’ai été en prison. J’l’ai balancée, alors j’ai pas eu à y rester trop longtemps.

– 5 ans, quand même.

– Ouais mais ça va. C’était cool. J’veux dire, j’étais là pour vol à main armée, j’arrivais blessé, j’faisais caïd.

– Tout le monde n’a pas été du même avis…

– Ouais. L’coup des douches, c’est un putain de stéréotype. Dans les douches, personne touche personne, on est trop occupés à défendre chacun son trou. Mais cet enfoiré m’a chopé par surprise en sortant d’la bouffe. Deux d’ses gars m’ont… ‘Fin voilà.

– Vous semblez vous en sortir plutôt bien vis à vis de ça.

– Eh Doc, vous voulez dire quoi là ? Qu’j’suis un putain de PD ?

– Non, non. Je veux dire que vous semblez solide. La plupart des gens sont tout bonnement démolis après un tel événement. Vous avez réussi à vous reconstruire on dirait.

– Ouais, j’suis pas un PD, hein !

– Vous savez, PD, c’est l’abréviation de pédéraste.

– Pédéraste ? C’est quoi ça ?

– Pour faire simple, ça s’apparente à de la pédophilie. Très pratiquée dans l’empire romain, ou chez les grecs antiques.

– ‘Tain, j’ai toujours cru qu’ça voulait dire Pédale Douce.

– Euh… Non… Mais c’est possible que ça devienne ça, vu la vitesse à laquelle évolue le français de nos jours…

– C’est ça la différence entr’ceux qu’ont d’ la chance et les autres.

– Pardon ?

– Vous avez d’la chance Doc. Vous avez pu faire des études et tout, vous êtes instruit. Moi j’ai pas eu de chance. J’ai rencontré Marla, j’ai fait des conneries.

– Vous croyez que c’est lié à la chance ?

– Vous croyez que ça l’est pas Doc ?

– Eh bien… Moi par exemple, mes parents étaient pauvres. Mon père était balayeur et ma mère élevait mes frères et sœurs. J’ai toujours travaillé dur à l’école, puis au collège, au lycée. Arrivé là, j’aurais dû arrêter parce qu’il était impossible que mes parents financent mes études supérieures. Un de mes professeurs a réussi à me dégoter une bourse, parce que j’étais un de ses meilleurs élèves, et j’ai pu entrer en faculté de psychologie.

– Vous voyez, c’est d’la chance.

– Ah bon ? Ce n’est pas parce que j’ai travaillé ?

– Ben nan. Si ça avait pas été c’prof là, vous auriez jamais eu la bourse.

– Louis Pasteur disait que la providence ne favorise que les esprits préparés.

– Préparés ou pas, quand on rencontre pas les bonnes personnes, c’est mort.

– Vous croyez vraiment ?

– Ben ouais, regardez, moi et Marla par exemple.

– Vous auriez pu vous en sortir mieux. Je crois qu’un homme ne doit pas à d’autres ce qu’il devient. Ce ne sont pas les gens que nous rencontrons qui nous façonnent. Ce sont les choix que nous faisons quand nous les rencontrons.

– Vous voulez dire que j’ai choisi toutes les merdes qui m’sont tombées dessus ? Faudrait être sacrément con !

– Je veux dire que vos choix successifs vous ont amené à tout ça. En faisant d’autres choix, vous auriez peut-être eu pire, peut-être eu mieux.

– Parce que vous croyez que j’avais le choix, moi quand elle m’a baissé la braguette ?

– Eh bien…

– Nan, avec Marla, personne a l’choix.

– Et pourtant vous l’avez quittée. Vous avez donc choisi.

– Ben les 5 ans de cage ont pas mal aidé à couper les ponts, c’est sûr. J’aurais voulu la revoir, j’aurais pas pu.

– Mais maintenant que vous êtes dehors, vous pouvez.

– Eh, j’suis pas fou ! J’veux pas la revoir moi cette tarée ! Elle m’a tiré dessus !

– Donc vous choisissez de ne pas la revoir. Donc vous décidez comment vous construire.

– Ouais, si vous voulez Doc, mais c’est pas vraiment ça. C’est marrant, quand c’est vous qui parlez, on dirait qu’vous avez raison.

–  »C’est pas vraiment ça », c’est à dire ?

– Ben il y a aussi Angie maintenant. Et j’veux pas lui faire de mal à Angie. Alors j’peux pas voir Marla.

– Vous voyez, encore une fois, vous choisissez.

– Mais j’peux choisir que parce qu’j’suis tombé sur Angie Doc. Vous voyez, question d’chance.

– Si on veut. Mais si vous n’aviez pas choisi de vous éloigner de Marla, vous n’auriez peut-être jamais remarqué Angie.

– Pas remarquer Angie ? Doc, c’est pire qu’un canon celle-là ! Et puis toute douce, toute gentille. Pas comme Marla. Quand j’rentre, j’sais que je peux me poser, être bien, au calme. Avec Marla, c’était la course tout le temps, jamais tranquille.

– Vous êtes bien avez Angie ?

– Ouais carrément Doc ! Vous savez, j’ai vu cette pub là, une meuf avec une super bague, et en dessous écrit :  »Et vous, cette relation vous apporte quoi ? » Ben Angie, elle m’apporte la paix. J’me sens bien. J’ai plus du tout envie d’braquer des magasins, ou même de griller un stop. J’veux pas risquer d’retourner en tôle et d’la perdre. Angie elle m’donne que du bon. Alors que Marla… Franchement Doc, j’sais pas ce qu’elle m’a donné.

– C’est bien si cette Angie a une influence positive sur vous.

– C’est mieux qu’positif Doc ! J’pourrais être son esclave, vraiment ! Et elle en profite pas, elle reste simple, elle veut pas que j’la sorte tous les soirs, que j’lui offre plein de trucs. Elle veut juste que j’sois là. Et putain, j’veux être là.

– C’est très bien. Vous l’aimez et elle vous aime. C’est très beau. Vous savez, on pense souvent que les détenus, surtout après…

– Avoir été violé ?

– 5 ans de détention… Et un passif chargé… Ont perdu leur cœur, leur capacité à s’émouvoir. Vous, avec Angie, vous prouvez que vous pouvez encore.

– Ouais. J’peux encore Doc. J’veux être quelqu’un de bien pour elle. Vous savez, elle a même proposé que j’devienne père, qu’on fasse un enfant.

– Ah… C’est…

– Ouais. Comme vous dites. Elle voulait faire ça dans les règles de l’art : horoscopes, tests de fertilité, voir un généticien pour être sûr que l’petit aurait pas d’problème, test des MST…

– C’est comme ça que vous avez appris…?

– Ouais. Doc… En fait, je sais ce qu’elle m’a donné Marla.

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– Le Sida.»