Vol-heures

Je suis cette femme depuis quelques temps déjà. Je sais qu’elle a fait un arrêt à un distributeur. Je sais qu’elle a remis son porte-monnaie dans son sac Chanel noir. Je sais que c’est aussi là qu’elle a rangé son téléphone portable après avoir tapé son SMS avec ses doigts blancs. Je sais qu’elle est pressée, inattentive. Je sais surtout que son sac vaut certainement plus que son contenu. Je la suis.

Elle remonte la rue de Siam au pas de course, sac à un bras, parapluie à l’autre. Je suis derrière elle, à une douzaine de mètres. J’attends l’instant, l’occasion. Pas maintenant. J’ai un peu froid, bien que mes mains soient gantées. Elle aussi, sûrement. Elle porte une jupe noire et un chemisier bleu. Elle est rousse, fine. Elle marche vite, mais gracieusement. Elle semble élégante. Elle doit être secrétaire. Ou peut-être prof. Certainement hautaine. Le genre qui se croit au-dessus de tout, et surtout des gens comme moi. Le genre que je vole sans remord. Elle prend à gauche avant la poste. La rue est moins fréquentée.

L’instant approche. Je réduis la distance. Elle va traverser. C’est l’occasion. Attraper son sac, se renseigner. On ne sait jamais. Ensuite, on avise. Je tends le bras, ma main trouve la lanière, je tire. Emportée, elle pivote, son visage se retrouve presque contre le mien. Sa bouche s’ouvre et hurle un «Au voleur !» que je n’entends pas. Le vent fait voler ses cheveux autour de son visage, le transformant en un magnifique soleil. La voiture passe en trombe, heurtant son parapluie.

De longues secondes, elle reste là, presque collée à moi, la bouche ouverte de stupeur. Elle met quelques instants à comprendre qu’elle allait se faire écraser. Dans sa tête, je ne suis plus un voleur. Je dois donc être un sauveur. Ça me va. Elle est plutôt belle. Elle remonte sur le trottoir et me sourit, gênée.

« Je… Je vous ai pris pour un voleur… Excusez-moi. Merci, surtout, merci. Écoutez, je suis un peu pressée là… Mais je voudrais me faire pardonner et vous remercier… »

Elle fouille un instant dans son sac. Elle en ressort un petit bout de papier et griffonne rapidement dessus.

« Voilà, c’est mon nom, Ingrid Novmas, et vous avez mon numéro de portable là. Appelez-moi et on pourrait prendre un verre ou dîner. »

J’avais entendu ça tellement de fois. Mais dans sa bouche, ça avait une saveur différente. Un petit goût de vérité, sans cette pincée de vulgarité à laquelle je m’étais habitué. Elle m’invitait à prendre un verre ou à dîner pour me remercier. Rien de plus, tout était clair. Clair, mais pas distant. Elle était chaleureuse, fraiche et vraie. Pas hautaine. Pas à se croire au-dessus de moi. Nous pourrions être amis. Ou plus. Tant pis, j’abandonne, je trouverai une autre cible. Elle me tend sa carte. Je la prends. Dès que je l’ai en main, elle reprend :

« Je dois vraiment filer… Surtout, n’oubliez pas de m’appeler, d’accord ?»

D’instinct, je tends ma main gantée. Elle ne la voit pas et tend le cou pour me faire la bise. Je recule et me heurte au mur. Elle rit. Je me masse le crâne.

« Vous êtes un timide ? C’est mignon. »

Occupé à palper l’arrière de mon crâne, je ne vois pas sa main monter jusqu’à ma joue. Je ne l’aperçois que trop tard, quand elle m’effleure. Une petite décharge a lieu. Pour la plupart des gens ça passe juste pour de l’électricité statique. Moi, je sais que le Contact a été établi.

« Eh ben, ça aurait pu ressembler à un coup de foudre. Il faut vraiment que je file. À bientôt ! »

Je reste planté là. J’ai à peine enregistré son clin d’œil espiègle et son sourire. Je la regarde s’éloigner. Là, j’ai vraiment un problème. J’ai besoin de Mathéo. Mathéo Valdi est l’un des plus vieux des nôtres. C’est un vrai puit de science, c’est lui qui est à l’origine de notre code d’éthique. C’est lui qui peut m’aider. Je prends le bus. Il faut que j’aille à sa librairie. J’enlève mes gants. Dans le doute, je serre la main à un vieil homme que je ne connais pas. Aucun Contact. J’ai vraiment un problème.

J’arrive à la librairie de Mathéo. Comme d’habitude, une odeur de vieux livres, de silence et de savoir règne dans cette petite pièce sombre. Comme d’habitude, Mathéo est derrière son comptoir à attendre les clients. Il comprend tout de suite que quelque chose ne va pas, et il me fait signe de retourner l’écriteau ouvert/fermé. Je le suis dans l’arrière-boutique, où il a son lit, un bureau, une gazinière et un lavabo. Il utilise les toilettes de la boutique d’à côté. Il vit là. Il me fait signe de m’asseoir sur la seule chaise de la pièce.

« Alors, Sandhom ? »

Sa voix a toujours eu le don de me calmer, de m’apaiser. En fait, je crois que sa voix calme et apaise tout le monde. C’est peut-être grâce à sa voix qu’il est si important. Sans elle, il n’est qu’un vieil homme aux cheveux blancs en bataille, aux lunettes noires et au regard un peu fou. En apparence, en tout cas, c’est tout ce qu’il est.

« Alors j’ai eu un Contact.

-Il était temps.

-Non, non, un contact involontaire ! »

Il croise les bras sur sa poitrine et me regarde avec méfiance.

« Tu as encore enfreint le code…

-Non ! Enfin si, mais pas volontairement. »

Et je lui raconte ma rencontre avec Ingrid. Dans les détails. Que je comptais la voler, puis que j’ai changé d’avis, et que le Contact s’était établi.

« Je vois… Alors oui, tu as un problème. Enfin seulement si tu t’obstines à ne pas vouloir la voler… »

La voler ? Je ne peux pas. Je veux la revoir. Elle m’a regardé. Vraiment regardé. Pas comme les gens font de nos jours, juste à laisser glisser les yeux sur les gens et les paysages. Non, elle a des yeux, et ils se sont posés sur moi.

« Mathéo, je ne peux pas la voler…

-Bien sûr que tu peux.

-Je ne veux pas.

-Alors ton problème est réglé.

-On ne peut pas… Rompre le lien ?

-Non. Personne n’a réussi. Enfin… Pas grand monde n’a essayé… Mais c’est impossible.

-Peut être qu’on peut, il faut juste du temps pour trouver la solution… »

Mathéo se retourne. Je n’aurais pas dû lui parler de ça. Quand il me fait face à nouveau, son visage est tordu de colère.

« S’il y avait une solution, je l’aurais trouvée ! J’ai eu le temps ! Deux fois !»

Oui, il avait eu le temps. Il avait établi deux fois des contacts involontaires aux conséquences désastreuse. Il avait touché sa femme et son fils. Il avait déjà eu recours au Contact et au vol avant, mais à l’époque, il ignorait presque tout des capacités qui sont les nôtres, et l’hygiène critiquable des paysans des paysans du moyen-âge ainsi que le politiquement correct avaient évité tout vrai contact peau à peau systématique. Pour lui, le Contact était donc juste un phénomène aléatoire. C’est lors de sa nuit de noce que le Contact s’est établi avec sa femme. Il s’était lié sans le vouloir à celle qu’il aimait. Il avait alors cherché des gens comme lui, des vol-heures qui pourraient l’aider. Tous avaient été catégoriques : il devait la voler. Il n’avait pas le choix. Mais elle était enceinte. Il lui avait expliqué la situation. Elle avait compris, et accepté. Il allait devoir élever leur fils. À la naissance de l’enfant, Mathéo avait tellement attendu qu’il n’avait presque plus la force de faire le vol. Mais il y parvint. Il prit le temps de sa femme et il éleva leur fils. Quelques années plus tard, l’enfant tomba dans une rivière, et Mathéo dû plonger pour aller le chercher. Le Contact s’établit une nouvelle fois, mais il avait tellement hésité que son fils avait manqué d’air. Son cerveau trop jeune avait été coupé dans son développement, et il ne parlait plus, ne bougeait plus, n’ouvrait les yeux que pour les refermer. Mathéo chercha tout de même avec acharnement un moyen de rompre le Contact. Mut par la rage autant que par le désespoir, il y passa presque un an. Puis il fut trop faible pour continuer. Il regarda son fils. Il ne vivait pas. Alors il prit son temps. Il avait dû tuer sa femme et son fils pour survivre. Il avait traversé les âges, Contact après Contact, transmettant son histoire, sa sagesse et ses mises en garde aux autres vol-heures.

« Mathéo… Il faut chercher, encore.

-Eh bien cherche ! Cherche ! Et quand tu n’auras pas trouvé et que tu seras aux portes de la mort, tu la tueras !»

Mathéo avait toujours été de bon conseil. Mais pas cette fois-ci.

« Allô ?

-Oui, allô ?

-Euh, bonjour, on s’est rencontrés l’autre jour…

-La voiture, c’est ça ?

-Oui, oui. C’est ça.

-Eh bien écoutez, je fini de travailler à 19h30… On se retrouve au restaurant alsacien, entre la gare routière et le quartz pour 20h ?

-Euh…

-Si vous avez quelque chose de prévu, on peut reporter, pas de soucis.

-Non, non, 20h c’est très bien…

-Parfait ! Alors à tout à l’heure !»

Elle raccroche. Spontanée, vive, pleine de fraîcheur et de vie… Il faut que je trouve un moyen de briser le lien. Il faut que je la revoie pour ça. Peut-être qu’en la touchant de nouveau… J’essaye de ne pas me dire que Mathéo a déjà pensé à ça, et que ça n’a pas marché. Je me renseigne un peu sur le restaurant où nous avons rendez-vous. Il va falloir que je fasse un effort vestimentaire…

20h15. Elle est en retard. Ou elle ne vient pas. Ou elle n’a trouvé personne pour lui éviter de se faire écraser ce soir. Ou elle veut juste se faire attendre. Un panneau publicitaire montre tour à tour une voiture, une cuisine aménagée et une jeune femme parfaite en sous-vêtement. Voiture, cuisine, perfection, voiture, cuisine, perfection… Il fait froid quand même. La voilà. Elle a couru, elle est un peu essoufflée, et a les joues rosies.

« Désolée, je suis en retard… Le boulot, ça n’arrête pas. Je n’ai même pas pu me changer…

-Pas de problème, j’ai aussi été retardé, je viens d’arriver… »

Un petit mensonge pour la mettre à l’aise. Ça ne peut pas nuire… Nous entrons dans le restaurant. Le réceptionniste vient vers nous.

« Bonsoir madame Novmas, excusez-moi, mais je n’ai pas votre nom sur la liste des réservations, et nous sommes complets…

-Mettez-nous une table en cuisine Gaëtan, ça ira très bien.

-Je… Je vais en parler au chef, madame Novmas… »

Spontanée, encore une fois. Comme toujours, j’imagine.

« Ça ne vous dérangera pas de manger en cuisine ? Désolée, j’ai vraiment trop faim…

-Non, pas de problème… »

Je dois avoir plus de dix fois son âge, et pourtant, je n’avais jamais mangé dans la cuisine d’un restaurant. Gaëtan revient.

« Nous allons vous installer en cuisine… Si vous voulez bien me suivre. »

Nous le suivons. Les odeurs se mélangent et donnent faim, annonçant que les plats seront bons. Les bruits sont ceux d’une machine bien huilée qui tourne sans avoir besoin de maintenance. La table est dressée au fond de la salle, là où nous devrions être le plus au calme. L’équipe nous salue et nous souhaite un bon repas. Je prends la veste d’Ingrid et je lui tire sa chaise. Elle me sourit.

« Timide, mais galant.

-Oui, à mon grand désespoir, je n’ai pas réussi à avoir tous les défauts… »

Elle me sourit encore. Je payerais cher pour ce sourire. Je donnerais ma vie. Il faut que je brise le Contact. Je m’installe. Elle ne regarde pas la carte. Elle a ses habitudes ici, elle doit la connaître par cœur.

« Que me conseillez-vous Ingrid ?

– On peut se tutoyer, non ? Je veux dire… Nous avons tous les deux la vingtaine, vous m’avez sauvé la vie, nous sommes ensembles au restaurant…

– Euh… Oui, très bien.

– Alors, très sincèrement, évitez leur poisson. C’est pas qu’il est mauvais, mais comparé au reste, ça ne vaut clairement pas le coup… »

Je l’écoute décrire les plats, réussis ou non, du chef qui se trouve à à peine deux mètres de là. Il sourit. Cette femme est une brise printanière. Je l’observe. Ses cheveux sont attachés et tombent sur son épaule droite. Elle a les coudes posés sur la table et parle aussi avec ses mains, d’une manière fluide et emplie de grâce. Ses yeux rient d’un air enfantin et candide. Elle est belle et m’ensorcèle.

« Tu m’écoutes ?

– Euh… Non, désolé, j’étais perdu dans mes pensées.

– Attention, je vais commander pour toi !

– Je prends le risque.

– Chef, mon plat préféré, fois deux ! »

Le chef fait signe de la tête. C’est parti. Ingrid plante soudain ses yeux dans les miens, intensément.

« Au fait, c’est quoi ton nom ?

– Bartholomé Sandhom, très heureux d’avoir rencontré Ingrid Novmas.

– Les gens apprécient rarement ça à sa juste valeur.

– Les gens ne voient pas quand ils sont heureux. Ils voient juste qu’ils vont être malheureux.

– Tu comptes être malheureux ?

– Pas avant un moment. Et toi ?

– Ce n’est pas au programme. »

Le silence s’installe. Je prends un bout de pain et le pose à côté de mon assiette. Je lui propose de l’eau, quelle refuse et je m’en sers un verre.

« Et tu fais quoi dans la vie, Bart ? Tu permets que je t’appelle Bart ?

– Oui, pas de soucis.

– Donc, Bart, à quoi tu passes tes journées à part à sauver celles qui ne regardent pas avant de traverser ? Non, vraiment, en fait, Bart, ça sonne trop comme dans les Simpson… Tu as un surnom ?

– En général, les gens m’appellent par mon nom de famille, Sandhom. Ça sonne mieux.

– T’appeler par ton nom de famille ? Ça ferait vraiment trop… Bizarre. Tant pis pour toi, ça sera  »Mon sauveur ».

– D’accord… »

Elle est surprenante. Elle sautille d’une idée à l’autre, sans cesse. On nous apporte une bouteille de vin. Un Châteauneuf-du-Pape. Elle prend la bouteille, faisant signe au garçon de ne pas s’inquiéter pour nous. Elle sert les verres et goûte le sien. Elle joue un peu avec, faisant tournoyer le liquide qu’il contient. Puis elle me regarde à nouveau.

« Tu ne m’as pas répondu… Alors, à quoi passes tu ta vie ?

– Eh bien je… Je suis… Laveur de vitres. »

Elle explose de rire. Je sais que je pourrais faire autre chose. Quelque chose de mieux payé, de plus en vue… Mais je suis immortel. Être immortel et en vue, ce n’est pas conseillé. Mieux vaut être discret, et vivre simplement, sans faire de vagues, sans laisser de traces.

« Et c’est ton salaire de laveur de vitres qui t’a permis d’acheter ce costume ?

– De… De le louer, seulement. Je dois le rendre demain matin, avant midi, sinon ils me compteront une deuxième journée. »

Elle me regarde d’un autre œil. Eh oui, un sauveur inconnu en costume, c’est plus sexy qu’un laveur de vitres dans un costard en location….

« Tu as fait un sacré effort pour moi… Et moi je n’ai même pas pris le temps de me changer… Excuse-moi, je reviens. »

Elle se lève. Et elle quitte la cuisine. Elle m’a planté là, comme ça, sans explication. Je ne sais pas trop quoi faire. Ni quoi penser. Peut-être qu’en fait, si elle avait su dès le début que j’étais un laveur de vitres… Peut-être que je n’aurais même pas eu droit à un merci. Peut-être qu’elle mérite que je lui prenne son temps. Je reste là, sans trop savoir pourquoi. Je regarde le vin dans mon verre. Je n’y ai pas encore touché. Je suis fatigué. Je me trouve trop vieux pour ce monde. Ingrid m’avait donné l’impression de rajeunir, d’avoir encore quelque chose à faire, à voir, à vivre. Je comprends la souffrance de Mathéo. Mais lui a un but : il apprend aux jeunes vol-heures à ne pas commettre les mêmes erreurs que lui. Que moi.

J’en ai marre d’attendre, ça doit bien faire vingt minutes. J’avale mon verre de vin et je me lève. Je reprends ma veste. Je slalome entre les cuisiniers pour atteindre la sortie de la cuisine. Je crois que j’ai renversé un truc en passant. Tant pis. Je passe entre les tables, les gens me regardent un instant : pourquoi est-ce que je sors de la cuisine ? Avant la sortie, un homme se met sur ma route et m’arrête en posant une main sur mon épaule.

« Mademoiselle Novmas aimerait que vous attendiez.

-J’ai attendu.

-Attendez encore. Vous n’aimeriez pas qu’elle vous en veuille. Parce que ça voudrait dire que je devrais vous casser la gueule. »

Je regarde l’homme un instant. Il fait une demie tête de plus que moi, et certainement dans les cent-dix kilos de muscle. J’imagine très bien un pistolet avec silencieux caché sous sa veste. Je suis immortel, d’accord, mais l’éternité en fauteuil roulant, ça ne m’attire pas vraiment…

« Combien de temps je vais devoir attendre ?

-Plus très longtemps. »

Le silence se fait. Les têtes se tournent. Surtout celles des hommes. Je me retourne, pour voir ce qu’ils regardent. Ils sont tous tournés en direction des… Toilettes pour femmes… D’où sort Ingrid, dans une sublime robe violette, les vêtements qu’elle portait avant posés sur son bras. Elle me regarde, puis vient dans ma direction. En chemin, sa culotte et une chaussette tombent de sa pile de vêtements. Elle ramasse la chaussette, puis regarde autour d’elle. Un homme toussote et lui tend sa culotte.

« Euh, mademoiselle…

-Non, n’insistez pas, je ne vous la laisserai pas. »

Elle lui sourit et récupère le sous-vêtement. Elle confie la pile à celui qui doit être son garde du corps, et qui s’éclipse je ne sais trop comment : j’ai les yeux rivés sur elle. Elle me prend par la main.

« Et si nous allions manger ? Ça doit être prêt maintenant. »

Elle m’entraîne et me ramène à la table. Nous nous asseyons à nouveau. J’enregistre enfin qu’elle m’a pris la main et que le Contact ne s’est pas rompu. J’ai vraiment un problème. La suite de la soirée se déroule dans un brouillard épais dont je n’arrive pas à sortir. Je cherche, je réfléchis, j’étudie, j’évalue… Je ne trouve pas de solution. Je rame et je n’arrive pas à profiter de l’instant précieux, et du repas merveilleux que m’offre cette sublime jeune femme. Nous quittons le restaurant sans que je me souvienne de mon plat. Ou de notre conversation. Nous sommes dans la rue. Il fait froid, elle a sa veste sur les épaules. Elle me regarde. Je regarde par terre.

« Il y a un problème ?

-Non, non Ingrid, juste… Je ne sais pas. J’aurais dû passer une très bonne soirée en votre compagnie, mais j’ai été à côté de mes pompes… Je suis désolé.

-Vous pouvez. En règle générale, les gens ne gâchent pas le temps qu’ils passent avec moi…

-Voilà, c’est exactement de ça dont je veux parler… Je ne sais même pas ce que tu fais dans la vie… »

Elle éclate de rire.

« Je suis mannequin. Je fais des pubs.

-Vraiment ?

-Vraiment.

-Et… Pour des trucs connus ?

-Relativement.

-Comme… ? »

Elle me sourit malicieusement. Elle me prend les épaules et me fait faire face au panneau publicitaire. Voiture.

« Les voitures ?»

Elle fait signe que non. Elle ne fait pas non plus de pub pour les cuisines. La jeune femme en sous-vêtements apparaît sur le panneau. C’est seulement maintenant que je me rends compte qu’elle est rousse. Je regarde Ingrid, les yeux ronds.

« Oui, je fais de la pub pour de la lingerie…

-Je… Je ne t’avais pas reconnue…

-Oui, je sais, les gens me reconnaissent mieux quand je suis sous-vêtements sexy…

-Non, c’est pas ça, c’est juste que…

-Que le but des pubs de lingerie n’est pas d’attirer le regard sur le visage, oui, je sais… Bon, il fait froid, non ? »

Je regarde le sol, piteusement. Elle a ris, mais je crois que je l’ai blessée. J’ai été un gros nul. Enfin… J’ai juste été  »comme les autres ». Un gros nul. Elle me prend le menton en me fait tourner la tête vers la sienne.

« Bon, tu me rappelleras, hein ? »

Elle m’embrasse doucement, délicatement, tendrement, amoureusement. Et elle s’en va. Elle me laisse planté là, dans la froideur de la nuit brestoise.

J’ai passé quatre mois avec elle, entre bonheur et horreur. À me souvenir de cette soirée, puis du Contact que je devais briser. Je sentais déjà mes forces décliner. Mathéo l’avait prouvé : on peut survivre presque un an, en acceptant de passer six mois comme une loque humaine. J’avais donc un an pour trouver une solution. J’avais trouvé Thierry.

Thierry était un  »jeune » vol-heures qui enfreignait le code, plus par maladresse que par goût. Il volait plus de temps qu’il ne lui en fallait. Mais, surtout, il était stupide et manipulable.

« Et donc cette fille-là, cette Ingrid… Pas de soucis ? Super cible ? Facile et tout ?

-Bien sûr. Et c’est du temps de top qualité : elle a une vie géniale devant elle. Tu établis le Contact, tu tires un peu sur le lien et tu me dis ce que t’en pense. Si ça te plait, on s’arrange pour un prix.

-Mais une fois que j’ai le contact, je dois la buter de toute façon, non ? Alors pourquoi tu m’obligerais à payer ?

-C’est un service que je te rends, pour un service que tu me devras. Tu ne dois pas la tuer avant d’avoir accepté le service que je te demanderai, d’accord ?

-Je pige pas. Tu peux me dire maintenant ce que tu veux, non ?

-Non, parce que la situation est compliquée.

-Ah ouais, c’est un truc avec des filles.

-Pourquoi tu dis ça ?

-Ben c’est compliqué. C’est compliqué avec les filles.

-Bon, c’est pas grave… Tu as bien compris ?

-Oui, Contact, je goûte, je te retrouve, tu me dis ce que tu veux, ok.

-Parfait. En plus, comme ça, tu attends avant de la tuer, ça te mettra bien avec Mathéo.

-Ah ouais, il est trop lourd lui avec ses  »volez pas plus d’une fois tous les dix ans ».

-Écoute Thierry, t’as entendu parler des vampires ?

-Ouais, les homos de Twilight et tout ?

-C’est un peu ça… Au début, c’étaient juste des vol-heures comme toi, qui s’amusaient un peu. Un peu trop. Ils se sont mis à voler plusieurs fois par semaines, puis par jour… Et évidemment, ils se sont fait attraper… Et massacrer en place publique. C’est ça que tu veux ?

-Ah ben non mais ils étaient pas doués ceux-là.

-Et tu ne l’es pas plus. Alors suis juste le plan, et colle aux principes de Mathéo si tu veux vivre vieux. »

C’est la seule chose qui m’est venue à l’esprit. Essayer de me faire voler le Contact par un autre vol-heures. Heureusement, avec Thierry, je n’avais pas à rentrer dans les détails. Lier Ingrid à lui, dans l’absolu, serait une mauvaise idée. Cela dit, ça pouvait fonctionner. Et si ça marchait, je devrais juste tuer Thierry pour la libérer.

Il revient. Habillé en livreur de pizza de la place de Strasbourg. Il a encore fait le coup de celui qui se trompe d’adresse. Ce crétin utilise son habit de travail pour approcher ses victimes… L’éliminer serait rendre un grand service à tous les vol-heures…

« Qu’est-ce qu’elle est bonne !»

Je ne m’habituerai jamais au vocabulaire des jeunes. Et encore, Thierry est plutôt  »préservé » comparé à d’autres… Rien que pour avoir manqué de respect à Ingrid, rien que pour l’avoir touchée, j’ai envie de le tuer.

« Alors, tu as goûté ?

-Que dalle mec, je pige pas, ça a pas marché. Pas de Contact. C’est peut-être une des nôtres ?

-Non, c’est pas une des nôtres. Tu n’es pas déjà lié au moins abruti ?

-Nan, je t’assure, j’ai tout fait bien comme il faut, mais rien, ça a pas marché je te dis. »

Thierry est sauvé. Pas Ingrid. Il faut que je trouve autre chose. Et vite. Je l’appelle.

« Allô, Ingrid ?

-Oui Mon Sauveur ?

-Je crois que je ne m’y ferais pas à ce surnom…

-Mais si, mais si. Alors, quand est-ce qu’on se voit ?

-Euh…

-Je pars demain pour une tournée de défilés de mode et de shooting photo à travers le monde… Je ne repasserai pas par Brest avant au moins un an, un an et demi… Alors tu fais quoi ce soir ?»

Je panique. Si elle part et que je ne trouve pas de moyen pour rompre le lien, je vais mourir. Si je la vois ce soir, je risque d’être tenté de la voler pour survivre. En même temps, je ne veux pas me dire que je ne la reverrai pas avant de mourir si j’échoue.

« Non, désolé, ce soir ce n’est pas possible Ingrid…

-Ah ? Dommage. Bon eh ben… Je t’enverrai des cartes postales…

-Ingrid ?

-Oui ?

-Tu vas me manquer.

-C’est tout ?

-Euh… Je t’aime.

-Ah, quand même ! Je t’aime aussi. Allez, passe une bonne année et à bientôt. »

Elle a raccroché. Je ne comprends pas comment elle peut faire ça aussi simplement. Dans le fond, c’est juste appuyer sur un bouton. Mais c’est aussi couper le dernier lien que nous aurons. Sauf si je trouve une solution. J’ai intérêt à être meilleur que Mathéo.

J’ai passé dix mois à penser, innover, réfléchir, tester, supposer, imaginer… Mais rien n’y a fait. J’ai reçu une carte postale ou une lettre à chaque fois qu’elle changeait d’endroit. Les murs de mon appartement sont recouverts des photos de ses défilés, des pubs ou des magazines où on peut la voir. Dommage que dans ma chambre d’hôpital de la Cavale Blanche, je n’ai qu’un vieux périodique usé volé à la salle d’attente quand je pouvais encore marcher. Ça va faire quinze jours que je ne me suis pas levé. Les médecins ne trouvent pas de remède à mon état. Je n’ai rien trouvé. Il ne me reste plus longtemps à vivre. Encore trois ou quatre jours, à ce rythme-là. La porte de ma chambre s’ouvre. Je ne peux pas tourner la tête, ça me demande trop d’énergie. J’entends un petit cri. Surprise ou effroi ?

Ma peau est parcheminée, tendue, tirée, j’ai des cernes, je ne suis pas rasé, mes cheveux sont sales et emmêlés… Oui, j’ai de quoi faire peur.

« Mon dieu… »

Cette voix… Cette voix, c’est Ingrid. Mon cœur bat la chamade. Je trouve la force de la regarder.

« Allons, ce n’est que moi, Dieu fait bien une tête de plus. »

C’est ce que j’aurais voulu dire. Je crois que j’ai juste émis un long râle. Elle s’assied sur le lit à côté de moi. Je me demande ce qu’elle fait là.

« Un de tes amis… Mathéo Valdi m’a contacté pour me dire que tu n’allais pas bien… J’ai interrompu ma tournée immédiatement. Mon amour, ça va aller. Tout va bien, je suis là. »

Elle me prend dans ses bras. Et c’est vrai que, dans ses bras, tout va bien. Je pourrais y mourir en paix. Je remercie mentalement Mathéo de me l’avoir ramenée. Je commençais à me résoudre à l’idée de ne plus la revoir. Mais là, je suis heureux. Je me sens bien. Je vais bien. Elle s’effondre au pied du lit. J’ai retrouvé la santé.

Que voulez-vous… Il faut bien vivre…