Chapitre 11 : Struggle for life

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Zéphyr ne s’éveilla que plusieurs heures plus tard, après avoir été soigné par un robot-medic. L’aristocrate poète se tenait près de lui.

« Marquis de Vangue, je suis… Commença le jeune homme, d’une voix hésitante.

-À l’infirmerie, oui, l’interrompit l’homme. Et ce n’est pas une place pour qui veut diriger.

-Je ne veux pas diriger, dit le Wind en se redressant. Je veux… Je veux les sauver.

-Penses-tu vraiment que les Khamsins en ont besoin ? Ils affrontent les intempéries de l’histoire depuis toujours, se renforçant à chaque génération, accroissant leurs connaissances à chaque heure qui passe, développant leur conscience à chaque seconde de leur vie. Pourquoi penses-tu avoir à les sauver ? Aucun de ceux qui sont ici ne veulent devoir la vie à qui que ce soit. Ils sont eux, grâce à eux, et ça n’a pas de prix. »

C’était une certitude. Ils étaient tellement eux qu’ils s’étaient même séparés de l’humanité, dont ils faisaient pourtant indéniablement partie. Du point de vue de l’ADN, rien ne séparait les deux espèces. Et pourtant, n’importe qui, n’importe où dans l’univers, pouvait différencier un Khamsin d’un humain. Quelque chose dans la façon de se déplacer, dans l’allure, une ferme autorité dans la voix… Tant de choses qui fascinaient l’aristocrate poète, et le faisaient adhérer aux pratiques eugénistes des Khamsins, même si cela le privait d’une vraie relation avec celle qu’il aimait.

« Dites-moi, Marquis… Votre héritage n’est il pas parfois trop dur à porter ? »

Le jeune Wind faisait référence à l’homme à l’origine de la lignée de Vangue, un guerrier sanguinaire surnommé le Barbaron, le Baron barbare. Tous ses descendants, depuis, avaient dû se montrer à la hauteur de sa légende. Puis était né le Marquis, un être doux et sensible, comparé au reste de sa famille. Il avait vécu son enfance dans la culpabilité de n’être pas assez fort, de ne pas se jeter au combat avec la même ardeur que les autres. Il préférait les arts de la vie à ceux de la mort. Mais il avait fini par exceller dans les deux.

« Je ne suis pas fils de Wind. Je ne suis pas Wind. Et je n’ai plus d’héritage. Alors non, je ne peux pas dire que ce poids pèse lourdement sur mes épaules.

-Je pense que si j’avais continué dans la peinture…

-Ton père ne l’aurait jamais permis. La peinture ne sied pas aux Khamsins. Le combat, oui.

-Voila un héritage qui me pèse.

-Oui. Si tu étais issu d’un autre peuple… Tes œuvres auraient pu être appréciées. Mais tu es un Khamsin. Les seuls arts que tu te dois de pratiquer sont ceux de la guerre.

-J’ai rarement eu plus envie de peindre qu’en cet instant… »

Le Marquis de Vangue sourit au Wind.

« J’ai quelques toiles en manque de couleurs… Il faudrait que je m’en occupe, mais je n’en ai pas le temps. Je ne m’étonnerais pas de découvrir qu’elles se sont peintes toutes seules, un jour, à force d’attendre… Surtout que ma porte n’est jamais fermée à clef. »

L’aristocrate poète quitta la salle, laissant Zéphyr se demander si un jour ou l’autre il irait peindre en cachette dans la chambre du Marquis. Lorsqu’enfin il décida qu’il devait bouger, un Khamsin entra en trombe dans la pièce. Faisant fi du protocole, comme tous les autres quand ils s’adressaient à Zéphyr, il délivra son message :

« Fort-de-Voon est attaqué ! »

Sans perdre une seule seconde, le Wind se leva et courut vers la salle dédiée à la surveillance du territoire Khamsin. Fort-de-Voon était un avant-poste, situé à la frontière du secteur de la galaxie qui était attribué au peuple de Zéphyr. Si l’avant-poste était attaqué, cela ne présageait rien de bon pour la suite. Tempête avait dit qu’ils auraient plus de temps. S’était-il enfin trompé ? Et si c’était le cas, quelles autres erreurs avait-il pu commettre ? Zéphyr, comme une tornade, déboula dans la pièce et se plaça directement devant la console de surveillance, non sans avoir au passage éjecté l’homme en faction.

Fort-de-Voon émettait toujours. Des signaux de détresse et des appels à l’aide prioritaires fusaient dans tout l’espace alentour. Une nuée de vaisseaux encerclait l’astéroïde, et beaucoup d’autres arrivaient encore. Un dixième de la flotte aurait suffi pour prendre cet avant-poste. Apparemment, le but n’était pas de le prendre, mais d’annihiler toute vie à sa surface. La situation était désespérée. Des dizaines de barges de débarquement avaient déjà prit place dans les hangars du poste, et les cyborgs s’en déversaient par centaines. Zéphyr regarda si une flotte Khamsine se trouvait à proximité pour pouvoir aider la garnison, ou permettre l’évacuation. Non, rien n’arriverait à temps. Le jeune homme frappa la console du poing, comme si par ce geste il pouvait détruire les envahisseurs. Rien ne changea sur le champ de bataille. Alors Zéphyr ouvrit un canal de transmission sécurisé, à sens unique, pour pouvoir gérer la défense de Fort-de-Voon. Il n’eut pas le temps de parler que le canal était déjà coupé. Il ne pouvait rien faire pour aider ces hommes, ni même leur parler, leur dire que leur planète, leur peuple était là, près d’eux. Ils allaient mourir seuls, coupés du monde, avec la certitude que leur monde tomberait, comme ils étaient en train de le faire.

Soudain, un écran de communication s’afficha, et l’officier en charge de l’avant-poste apparu. Une vilaine estafilade sur le front ensanglantait la moitié de son visage, mais il n’y prêtait pas attention. Il planta son regard dans celui de Zéphyr.

« L’ennemi nous a submergé, nous sommes déjà morts. Ne vous en faites pas pour nous, on en massacrera encore pas mal, ça sera plus simple pour vous. Et toi, fils de Wind, je te confie ma planète. Défend Souffle jusqu’à ta mort, que pas un de ces cyborgs n’atteigne le trône ! Si tu fuis, si tu échoues, si tu refuses cette tâche, alors sois maudit. »

Il avait dit ça sur un ton juste déterminé mais presque détendu, comme si il n’y avait pas d’attaque, comme si il n’allait pas mourir dans quelques minutes. Après avoir fixé Zéphyr encore quelques instants, il ajouta :

« Bon, j’ai à faire. Et toi aussi, gamin. »

Et il coupa la transmission, laissant le jeune homme face à l’écran montrant l’évolution de la bataille. Les Khamsins se défendaient bien, leur nouvel entraînement portait ses fruits, mais, inexorablement, ils étaient repoussés toujours plus loin, ils perdaient des hommes… Mais pas leur courage. Jusqu’au dernier, ils combattirent, pas un n’évoqua l’idée d’une reddition ou d’une fuite. Zéphyr assista à toutes ces morts, sans exception. L’image du dernier qui tomba, chargeant l’ennemi au seul cri de « Pour Souffle ! » poussé avec toute la puissance d’un homme qui protège son peuple, resta gravé dans l’esprit du jeune Wind.

Un canal de transmission s’ouvrit. L’image de l’actuel Président de l’Assemblée apparue. Zéphyr frappa haineusement l’écran de son poing, et l’image se brouilla, masquant la terreur qui passa furtivement sur le visage du politicien.

« Zéphyr, jeune Wind, un détachement de cyborgs va venir accepter votre reddition dans les plus brefs délais.

-Accepter la reddition des Khamsins ? C’est… Quelque chose qui n’est pas dans nos traditions. Et vous savez combien les miens y sont attachés.

-Allons… J’ose espérer que vous aurez l’amabilité de ne pas rendre plus tendue une situation déjà difficile. Rendez-vous, et tout ira pour le mieux.

-J’ai perdu mon amabilité quand vous avez tué mon père.

-Il s’est suicidé !

-La situation est devenue tendue quand vous avez attaqué Fort-de-Voon.

-Ne vous emportez pas, gardez les idées claires… Vous êtes comme le reste de shampoing au fond de la bouteille. Vous tomberez peut être lentement, mais on finira bien par vous avoir.

-Je ne m’emporte pas, croyez moi. J’ai les idées parfaitement claires. Je n’ai, à vrai dire, qu’une idée à l’esprit : faire sauter votre tête de vos épaules et la laisser aux charognards de l’Assemblée.

-Bien, je pense avoir compris qu’une reddition inconditionnelle serait difficilement envisageable…

-Non, ça, ça dépend de vous… Comptez-vous nous résister, Président Eïko ? Vous semblez l’avoir oublié, mais… La Présidence, ce n’est qu’un prêt de résidence, rien de plus. »

La stupeur s’afficha sur l’écran, fidèle retranscription de ce que montrait le visage du politicien. Ce dernier ne put que marmonner quelque chose comme  »Tous fous ces Khamsins » avant que Zéphyr ne coupe la communication.

Le jeune homme resta dans le siège, se repassant des passages de la bataille, étudiant la stratégie de l’ennemi, observant attentivement la façon de se battre des cyborgs. Oui, ils étaient bien plus forts que les Khamsins. Tempête entra.

« Zéphyr, le peuple est au courant. Il attend les ordres.

-Tu ne les as pas donné, demanda le jeune homme, surpris.

-C’est à toi de le faire. À toi de devenir le dernier Wind, qui ne sera jamais élu, mais qui sera le plus digne de tous, dit l’enfant, doucement.

-Le mensonge, ça fait aussi partie des méthodes que tu emplois pour que tes plans réussissent, non ? Regarde : ils sont invincibles ! Bien plus forts, bien plus nombreux, dit il, s’emportant.

-Oui. Mais nous sommes bien plus Nous qu’eux. Et ça change tout. Nous ne pouvons pas perdre, car la défaite vaut l’annihilation. C’est ce que cette bataille a montré, précisa Tempête.

-Alors tu savais que ça aurait lieu ? Tu savais, et tu as laissé faire, hurla Zéphyr, se retournant pour faire face à son frère.

-Oui, c’était nécessaire. Tous les Khamsins savent maintenant qu’ils n’ont plus de choix possible. Le combat ou la mort. L’unité ou l’extermination. Ils te suivront, maintenant. »

Zéphyr frappa. Tempête fut projeté contre une table, et tomba, face contre terre. Il se redressa difficilement. Le jeune homme n’arrivait pas à y croire. Ce gosse avait décidé que des centaines d’hommes et de femmes devaient mourir pour que les Khamsins suivent celui qui n’avait pas été élu dans un combat perdu d’avance ?

« Quand tu seras calmé, sache que l’armée attend tes ordres, et que Simara est là pour t’entraîner, pas seulement pour piller notre stock de nourriture. »

Tempête quitta la salle sur ces mots. Il savait donc. Et il avait prévu que Zéphyr ne serait pas assez fort, que ce soit pour vaincre ou pour fédérer son peuple. Et il devait probablement savoir quels ordres il allait donner.

L’état major était réuni. Zéphyr se tenait debout, au centre du demi cercle formé par les officiers les plus compétents des Khamsins. Mistral était là, lui aussi, et il parvenait difficilement à se retenir de sauter à la gorge de son frère. Le jeune Wind ne savait pas quoi dire. Devait-il vraiment dire quelque chose ? Était-ce à lui de parler ? Tempête mit fin à la gène du moment.

« Officiers, ceci n’était qu’une première vague, un avertissement, un test. D’autres assauts vont suivre. Nous devons réagir. Les cyborgs nous surpassent tous. Il faut reprendre l’entraînement, intensément.

-Ça ne suffira jamais, dit un officier, parmi les plus gradés, en triturant son uniforme. Nous allons tous mourir, ici, sur Souffle.

-Vous rêvez d’une mort honorable pour votre peuple…? Je préfère lui offrir un avenir radieux, dit Tempête.

-Un avenir radieux, alors que l’extermination est à notre porte, éructa un autre officier, commandant de la quatrième flotte.

-Oui, il viendra après… Mais pour ça, nous devons nous battre.

-Contre les cyborgs, murmura Zéphyr. Nous n’avons aucune chance. Blizzard lui même a perdu, et personne ici ne lui arrivait à la cheville. Et il n’y avait qu’une seule de ces  machines. Alors face à une armée…

-Nous leur opposerons une armée, répondit Tempête. Une armée de Khamsins entraînés spécialement, prêts au combat, fiers d’être ce qu’ils sont, et loin d’être déjà bons à jeter dans les oubliettes de l’histoire. Notre père a été vaincu, mais toutes proportions gardées, il était chargé de détruire un croiseur avec un cure-dents. Nous, nous aurons nos armes.

-Tu nous proposes de les affronter pour aller droit vers la mort, le cœur léger, hurla Zéphyr.

-De quoi d’autre rêve un Khamsin, demanda doucement l’enfant, souriant.

-Un Khamsin rêve de paix, dit l’aristocrate poète.

-Mais qu’est-ce que vous en savez, demanda Mistral. Vous êtes un Khamsin maintenant ? Vous seriez le premier adopté.

-Si il n’y avait que les cyborgs à combattre, dit un officier après s’être avancé, je n’aurais pas été contre un affrontement… Mais il y a leur flotte… Ils sont innombrables, et plus puissamment armés que nous. Nos vaisseaux ne pourront pas empêcher un bombardement planétaire qui réduira à néant nos défenses et nos chances de victoire.

-Oui, c’est ce qu’ils feront… Si nous ne les en empêchons pas, dit Tempête, souriant. Blizzard a financé en secret la construction d’un vaisseau… J’ose prétendre qu’il est plus puissant que tous ceux qui ont été construits jusque là, plus puissant même que le Balaguère, celui que sur lequel a servi notre père. Je suis prêt à parier qu’il pourra mettre en échec l’armada de l’Assemblée. Ce vaisseau se nomme le Vent, et il balayera nos ennemis. Mais seul un fils de Blizzard peut activer ses systèmes.

-Et où il est, ce vaisseau, demanda Mistral, soudain intéressé.

-Sur Loona, il sort juste de notre chantier naval, répondit Tempête. »

L’assistance fut parcourue d’un frisson. Loona était plus proche de Fort-de-Voon que de Souffle. l’ennemi allait donc l’attaquer très bientôt. Alors Mistral s’avança.

« Donnez moi un escadron de chasseurs, et nous y serons au plus vite. Nous prendrons le Vent, et nous bloquerons la flotte ennemie. Souffle sera sauvée avant même d’être menacée…

-Penses-tu… En ce moment même, une autre flotte de l’Assemblée, à peu près aussi grande que celle qui a attaqué notre avant-poste, doit être en train de faire tomber Calan, située à l’opposé, dit l’enfant. »

Un messager, qui venait d’entrer, capta l’attention de l’assistance. Lorsque, d’un mouvement de tête, il confirma les dires de Tempête, l’espoir des officiers fut réduit à néant.

« Où l’Assemblée a-t-elle trouvée de quoi monter une telle armée ?

-Sur Kaaras une planète découverte il y a une douze ans… C’est aussi là que Blizzard à trouvé les plans du Vent, et quelques autres choses. Dont ce qui a fait de moi ce que je suis. Mais ça n’a pas d’importance pour le moment, précisa l’enfant. C’est l’armée qu’il faut vaincre, nous combattrons ce qui lui a donné vie plus tard… Mistral doit partir au plus tôt, comme il l’a proposé, avec un escadron de chasseurs, et revenir vers Souffle à pleine puissance des réacteurs du Vent. Là, si il arrive à temps, il pourra empêcher le bombardement de la planète, nous permettant d’affronter sereinement les cyborgs. »

Mistral prit son communicateur et tapa quelques commandes. Il prévenait ses pilotes et lança l’allumage à distance de son chasseur personnel.

« Je décolle dans l’instant. Mon escadron d’élite, la Rafale, m’accompagne.

-Trente chasseurs ? Et si l’ennemi est déjà sur Loona ?

-Alors nous l’en chasserons, répondit calmement l’adolescent. C’est ce que font des chasseurs après tout. Zéphyr. Souffle est sous ta responsabilité. Tout ce qui lui arrivera, je te le ferai payer. »

Et il quitta la salle, au pas de course, plantant là son frère, qui repassait dans sa tête toutes les menaces qu’il avait reçu depuis la mort de Blizzard… Ça faisait beaucoup…

« Bien, fit Tempête, relançant la discussion. Ici, nous devons aussi nous préparer. L’assaut aura lieu directement sur Aeria, c’est donc ici même que doivent être concentrées toutes les défenses. Il faut rapatrier toutes les troupes disponibles sur Souffle, vider et piéger les avant-postes pour ralentir l’ennemi. Il faut piéger les rues, placer des barricades, des casemates et des bunkers partout où ils seront utiles, et surtout, il faut entraîner les Khamsins. Tous. Hommes, femmes, vieillards, enfants, tous devront se battre, sans quoi nul n’en réchappera. Il faut aussi étudier les enregistrements que nous avons, pour déterminer les points faibles de l’ennemi.

-Nous nous en occupons immédiatement, dit un officier, claquant les talons. »

La salle se vida. À la fin, il ne resta que Tempête, Zéphyr, et beaucoup d’amertume. L’enfant avait dit que c’était à son frère de donner les ordres, mais il n’avait rien pu décider. Il n’avait servi à rien, et avait simplement été utilisé. Il était le Wind, s’il n’en avait pas la légitimité, au moins en avait-il le titre, et il n’avait rien eu à faire.

« Et moi, quels sont mes ordres, cracha-t-il à son frère.

-Toi ? Tu vas devoir t’entraîner, Zéphyr, répondit Tempête. Simara s’est… Disons, « libéré des ses obligations ». Il a prit des vacances… Et les vacances ont fuit. Il t’attend dans le simulateur. Il est désormais le plus puissant combattant de l’univers… C’est une leçon qui devrait être très instructive pour toi… »

Et il quitta la salle. En plus de ça, ce gosse se permettait de décider de lui apprendre des choses ? Zéphyr bouillonnait de colère, un sentiment qui lui allait bien mal. Mais rien n’était comme il s’y attendait, rien ne se passait comme ça aurait dû. Il était égaré, privé de toute prise sur son destin. Quelques mots de l’aristocrate poète lui revinrent en mémoire.

Perdu, seul dans cet univers,

Lentement, inexorablement,

j’erre.

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