Chapitre 1 : When you hear untold words.

Unic Mac Craft, Présent, partie 1

Des heures que j’attends là, tapis dans l’ombre de la tour aux milles étages… Il ne devrait plus tarder. Je vérifie l’heure. Encore cinq minutes avant que les gardes ne repassent. Je vérifie encore que j’ai ce qu’il faut. C’est bon. Le voilà qui approche.

« Vous avez ce que je veux ?

-Évidement…

-Bien, mes hommes devraient avoir livré la somme convenue dans votre vaisseau. Faites voir. »

Je sors la tête, il regarde, d’un air dégouté, et écarquille les yeux :

« C’est pas la bonne !

-Je sais, on m’a donné trois fois plus pour la votre… »

Il me regarde, avec une tête d’idiot. Il ne comprend pas. Avant qu’il comprenne, ma lame lui a déjà transpercé la gorge. Il meurt sans un cri. Je me baisse. Une balle siffle juste au dessus de ma tête. Je lance mes perceptions. Quatre gardes du corps. Il me reste deux minutes. Jouable.

Je m’élance au milieu des rafales. Visiblement, il ne s’était pas offert les bons mercenaires. Aucune expérience, ils ne savent même pas viser. Seulement trois balles m’atteignent, rien de grave. Et voilà. Leurs armes sont vides. Les miennes pleines, mais inutiles. Je sors deux dagues, deux hommes s’effondrent. Encore deux.

La douleur commence à se faire sentir, il faut que je me dépêche. Un homme me saisit le bras, je lui brise le sien, et son cou. Le dernier s’enfuit. Je sors une fiole, je la lui lance. Il se la prend en pleine tête. Il hurle. L’acide ne cause jamais une mort indolore…

Je retourne près du premier cadavre, et je lui détache la tête du corps. Une minute avant que les gardes n’arrivent. Je pars en courant tant bien que mal : ça commence à être douloureux. J’arrive en vue de mon vaisseau, le Souffle. Deux hommes sont là, près d’une caisse massive. Je prend une autre fiole et je l’avale. La douleur disparaît. Temporairement. Je m’approche. L’un d’eux me dit :

« Le patron a dit que si vous reveniez, le travail était fait. Le paiement est dans la caisse.

-Permettez que je vérifie ? »

Ils me font signe qu’ils permettent. J’ouvre la caisse. Mon salaire n’est pas là. Normal. Un déclic. Ils dégainent. Je me jette par dessus la lourde boite en métal, atterri de l’autre côté, juste a temps. Les balles ne traversent pas la paroi blindée. Je me relève. Ils sont morts. Je me retourne. Encore elle…

« Je pouvais m’en occuper tu sais…

-Moi aussi, heureuse de te voir… Comment ça va depuis tout ce temps ?

-Qu’est ce que tu fais là ?

-Qu’est ce que ça fait du bien de savoir que tu vas bien… Moi aussi, ne t’en fais pas, ça va….

-Tu pourrais répondre à mes questions ?

-Tu pourrais m’en poser d’autres ?

-D’accord… Combien ?

-Combien de temps je vais rester ? Deux semaines, normalement. »

Trop long. Je la regarde. Je lui montre le vaisseau et lui fais signe d’entrer. Elle entre. Raté. Je charge la caisse dans les soutes du vaisseau, et je la retrouve dans la pièce de soins, où elle m’attend.

« Alors ? Comment ça c’est passé cette fois ci ?

-Mieux que d’habitude. Tu permet que je retire les balles…?

-Fais donc, fais donc… »

J’active le robot-medic. Il se met en marche, et commence à me charcuter pour retirer les projectiles. Depuis le temps que je l’utilise, je pense qu’il a dû avoir à reconstruire tout mon corps… Tout. Vraiment tout. Oui, même ça. Il y a des vicelards qui trouvent marrant de tirer dans l’entrejambe. J’ai du bol qu’il soit dernier cri. Et comme il ne soigne jamais que moi, je n’ai pas à le formater. Il gagne encore en performance grâce à ça. Enfin j’imagine.

« Alors, qu’est ce qui t’amène ?

-J’avais envie de revoir un vieil ami…

-Tu t’es plantée d’endroit. Il n’y a que moi ici. »

Le robot a fini, il a fait ça bien, je suis comme neuf. Je fais signe qu’on peut passer à côté. La pièce est un salon plutôt petit, j’ai l’habitude d’être seul chez moi et les visiteurs me dérangent…

« Je vois que la décoration n’est toujours pas ton point fort…

-Pas le temps de décorer.

-Alors où tu mets l’argent de tes contrats ?

-Dans la soute. »

Elle me regarde. C’est la deuxième fois de la soirée que je vois une tête pareille. Celle de quelqu’un qui ne comprend pas. Et qui a peur. Elle attrape un holo-cadre posé sur la table au milieu de la pièce. Elle regarde l’image. Moi et elle, il y a des années, devant un coucher de soleil. Elle ne semble même pas nous reconnaître. Elle regarde la description : « UNIC/LAÏ A THEA ». Elle lève la tête.

« Ouhhh, ça date ça… Et tu l’as gardée…?

-J’ai pas vidé la poubelle depuis un moment, il n’y a plus de place…

-Tu es un grand sentimental en fait…

-Oui, carrément. Après avoir tué autant de gens que moi, des sentiments, on en a plein : colère, rage, haine…

-Frustration ? »

Elle sourit. Bizarrement, d’ailleurs.

« Non, ça, ça serait te donner trop d’importance. »

Unic Mac Craft, Passé, partie 1

Il y a longtemps, quand j’étais encore enfant (ais-je vraiment été un enfant un jour…?), je vivais sur Gemma. J’étais le second fils du Duc Nagan Mac Craft. Le petit dernier des deux, sans compter ceux qui sont venus après : une fille insupportable, et un petit frère que je n’ai encore jamais vu. Gemma, ce n’est pas une planète… Imaginez un caillou à la dérive, en route pour nulle part, sur lequel on aurait installé une base spatiale, et toutes les installations nécessaires à un poste avancé… Gemma n’était pas un lieu de vie : c’était une forteresse, et mon père la dirigeait. D’ailleurs ce n’était pas un père : c’était un soldat, et j’étais son fils.

Je devais avoir cinq ans quand mon premier professeur a déclaré forfait. Je ne me souviens pas des quatre suivants, mais ils ne sont pas restés longtemps… À l’âge de huit ans, mon père a enfin cédé. J’allais apprendre le maniement des armes. Enfin, j’allais apprendre avec un instructeur… Je n’avais évidemment pas attendu l’autorisation paternelle pour apprendre de moi-même… En fait, je crois que ce qui a décidé mon père, ça a été quand j’ai voulu « jouer » avec un des gardes, et que je lui ait brisé un bras et une jambe… Après cet incident, mon père a accepté d’avouer que j’avais quelques aptitudes, contrairement à mon frère ainé, Hak… Lui, c’était plutôt un crétin. Enfin… On appelle aussi ça un héritier. Toujours est-il que je ne l’ai jamais vraiment connu, ni jamais apprécié. Et depuis toujours, il me le rend bien.

Pour en revenir à mon premier instructeur, il a fui la première classe qu’il était supposé me donner, avant même la fin de la première passe d’armes… Ont suivi une file de soi-disant maitres d’armes… Jusqu’à Lids. Lui, il savait.

Lors de notre premier affrontement (difficile de parler d’un simple entrainement), il fut le seul à ne pas me sous-estimer. Et le premier à me surpasser. En même temps, je n’avais que douze ans… Je me souviens parfaitement de ce jour-là. Il m’attendait dans la salle d’armes, une épée dans chaque main. Une vraie épée. Jusque-là, mes instructeurs se contentaient d’une arme d’entrainement. Il me lança l’une des deux lames, et, sans attendre, se jeta sur moi. Il m’atteignit avant que je n’aie le temps d’attraper mon arme, et me laissa une entaille sanglante à la gorge. Avant même que je ne l’ai vu s’éloigner, il était déjà revenu à sa position initiale, comme s’il n’avait pas bougé. Seul le sang qui coulait de ma blessure me prouvait que je n’avais pas rêvé son mouvement. C’était le geste parfait : gracieux, vif, efficace, sans fioriture. Je me suis baissé, j’ai pris mon épée. Et je l’ai attaqué. Nous enchainions les coups, les passes d’armes, les parades, les esquives, les feintes… Toute une journée d’entrainement. À la fin, j’étais couvert de coupures, et lui n’avait rien. Pas une seule goutte de sueur, alors que moi, j’aurais pu mourir noyé… Il me laissa planté là, allongé au milieu de la salle d’entrainement. Je n’ai aucune idée de ce qu’il s’est passé le reste de ce jour-là. Je sais juste que le lendemain, un serviteur de mon père est venu m’annoncer que j’étais attendu à la salle d’arme, et que, malgré mes courbatures et mes blessures, il m’était vivement conseillé de ne pas faire attendre le maitre d’armes. Lids m’a entrainé, jusqu’à mes seize ans.

Le jour de mon anniversaire, mon frère Hak a lancé à table un sujet jusque-là toujours évité. Une armée était en train de se créer depuis quelques mois, une armée aux ordres du Président de l’Assemblée, institution qui réunissait tous les seigneurs de l’espace. Cette armée devait contrer l’invasion d’une peuplade encore inconnue : les Nazrats. L’institution, nommée Assemblée des Seigneurs, disait avoir besoin d’une nouvelle force armée pour maintenir l’ordre en son sein, regrouper les leaders des différentes planètes, assurer la sécurité des convois, et, évidemment, combattre les Nazrats. En effet, quelques années plus tôt, l’Assemblée avait cru bon de se débarrasser des Khamsins, qui avaient servi d’armée pour l’institution pendant plusieurs millénaires. Les Khamsins avaient massacré leurs remplaçants, les cyborgs. Il fallait donc des remplaçants aux remplaçants. Je crois que Hak savait très bien ce qui allait se passer. Le lendemain, j’étais engagé.

Unic Mac Craft, Présent, partie 2

Elle me sourit encore, d’un air désespéré… Elle va dans le cockpit et prend les commandes. Comme si elle était chez elle… Mais elle est chez elle… On a décollé. Je vais m’avachir dans un fauteuil, j’ai besoin de récupérer. Elle ne m’en laisse jamais le temps. Les étoiles apparaissent aux hublots.

« N’importe où dans l’espace ? Ou ailleurs ?

-Salle des capsules de sauvetage, tu montes et tu dégages.

-Unic…

-Pas de négociation possible. Adieu. »

Elle se lève, pointe un doigt vers un holo-cadre. L’image montre deux jeunes gens, avec une fillette dans les bras. Nous. Je ferme les yeux. Elle essaie de dire quelque chose, probablement demander des nouvelles. Je n’écoute pas. La porte se ferme. Quelques secondes après, une capsule s’en va. Elle n’est plus là, trop tard. Je me lève de mon fauteuil. Je contacte mon commanditaire et demande un virement immédiat. Mon ancien client a déjà payé. Tout va pour le mieux. Je mets le pilote automatique. Direction Liffa, la planète-paradis. Je m’allonge par terre, incapable d’aller plus loin. Et je m’endors là.

Un bip-bip-bip me sort de mon sommeil. Je suis arrivé à destination. Je me lève, je vais me laver. Je fais de mon mieux pour être présentable. Et je sors. Dehors, grand soleil. Le bruit des vagues arrive distinctement jusqu’à l’astroport malgré le bruit des vaisseaux. J’ai le cadeau, tout va bien… Je me dirige jusqu’au grand bâtiment, en face de l’océan. A l’entrée, on me reconnait. Je m’arrête, je discute rapidement, sans vraiment m’intéresser à la conversation. Et je continue mon chemin. Je m’arrête à l’accueil, tenu par une vieille dame.

« Vous venez la voir ?

-Pourquoi je serais là sinon ?

-Elle est dans la salle B12. »

Je me dirige là-bas. En chemin, je croise des enfants, jeunes, et quelques adultes qui s’occupent d’eux. Ce centre est le meilleur. C’est ce qu’on pourrait appeler un orphelinat grand luxe. On y met les enfants des soldats morts pour l’Assemblée, ainsi que ceux des gens trop riches pour s’intéresser à leurs enfants. Salle B12. J’ouvre la porte. Un homme se tient derrière son bureau, en train de faire une leçon de grammaire à des enfants visiblement somnolents. Mon arrivée passe presque inaperçue. Un seul enfant me remarque. Une petite fille. Elle me regarde, et sourit. Son professeur m’observe rapidement. Il fait signe qu’elle peut me suivre. Elle se précipite vers moi et saute dans mes bras. Elle me serre de toutes ses maigres forces.

Je la repose par terre, je referme la porte. Elle met sa petite main dans la mienne, et me dit de sa petite voix :

« Alors, Parrain, comment tu vas ? »

Je la regarde. Je lui souris comme je peux. Elle ressemble trop à ses parents. Elle me regarde encore.

« Pourquoi tu pleures, Parrain…? »

C’est vrai. Je pleure encore. Comme un enfant. Les larmes coulent le long de mes joues, sans que je puisse les arrêter. Elle sort un petit bout de tissu et essuie mes larmes. Elle me regarde dans les yeux, et, avec le plus grand sérieux, elle me dit :

« Toi, tu as encore fait une bêtise… »

Si seulement elle savait quel genre de bêtise j’ai l’habitude de faire… Elle me sourirait pas comme ça.

Je ris. Elle rit aussi. Comment ne pas rire devant cette petite fille de sept ans qui me parlait comme si c’était elle qui avait vingt-cinq ans et moi qui en avais sept… Je l’emmène près de la mer, sur une plage calme. Elle me raconte ce qu’elle a appris depuis la dernière fois que je suis venu. Elle me raconte aussi ses histoires entre copines, ce que lui disent ses peluches… On marche dans le sable. Elle fait la roue, elle en est fière. La journée passe. Il est temps que je la ramène au centre. Je m’agenouille en face d’elle et lui dit, l’air de rien :

« Au fait, on m’a dit que c’était l’anniversaire d’une petite fille du centre… Tu sais qui c’est cette petite fille toi ? »

Elle se jette dans mes bras, et je tombe à la renverse, dans le sable. Je lui montre le paquet. Elle l’ouvre. Il contient une petite boite. Elle l’ouvre. Elle trouve le bracelet en argent avec son nom dessus : Coquillage. Elle le met à son poignet et me remercie pas loin de mille fois. Mièvrerie, mièvrerie… Mais ça me fait du bien.

Des hommes en uniformes s’approchent. Dans le sable, avec leur allure rigide, ils ne sont pas à leur place… Je leur fais signe d’attendre, je les rejoindrais après. Et j’emmène Coquillage au centre. En route, elle me pose un millier de questions, ne me laissant même pas le temps de répondre à une seule. Je la ramène dans sa chambre. Je lui fais promettre d’être sage, de se conduire comme une petite fille exemplaire, et puis je la laisse. Elle me demande de rester encore un peu, de lui lire une histoire avant de partir. Je n’ai pas le temps. Je lui promets de faire ça la prochaine fois. Et je pars.

À l’accueil, une feuille m’attend sur le comptoir. Je la regarde. La facture à payer à mon prochain passage. Je lève la tête. La dame me regarde d’un air désolé. Je hausse les épaules. J’ai à peine gagné assez… C’est vraiment un orphelinat grand luxe.

Je rejoins les hommes en uniforme sur la plage. Ils n’ont pas bougé.

« Unic Mac Craft ?

-En chair, en os, et en munitions… Vous voulez quoi ?

-Votre temps.

-Vous voulez qui ?

-Un révolutionnaire sur Balara…

-Je prend. »

Ils me donnent un dossier, je suis sensé le lire dans mon vaisseau. Je pars. En chemin, je ne peux pas m’empêcher de repenser à tout ça. À ma vie. Depuis que j’ai quitté les Prétoriens, ça ne ressemble plus à rien. Mais avant, c’était pire. Une machine à tuer sur commande… Mais c’est aussi ce que je suis aujourd’hui. Où est la différence ? Non, où sont les différences ? Il y en a deux. L’une est partie dans une capsule de sauvetage et l’autre est sur Liffa, dans un orphelinat. La différence entre avant et maintenant, c’est que j’ai quelque chose à perdre.

Unic Mac Craft, Passé, partie 2

L’entrainement pour devenir un Prétorien, membre du corps d’élite de l’armée de l’Assemblée était bien simple… Pas pour tout le monde apparemment : il y avait eu des centaines de morts… Eh oui, dans une société civilisée, on entraine les troupes à balles réelles… Ça motive à progresser, croyez-moi…

Il y avait plusieurs divisions : les Exterminateurs, les Fantômes, les Ours, le Vent, et la Meute. J’étais dans la dernière. La meilleure. Enfin si on prend en compte uniquement les taux de réussite et de mortalité parmi les membres des divisions, nous étions celle avec le plus gros chiffre… Pas une fierté en soi, simplement la reconnaissance que nous pouvions être envoyés sur les plus durs terrains. Après, les Exterminateurs ont pris notre place, mais pendant des années, nous étions la division la plus prestigieuse. Et la plus détestée.

Au tout début, nous avons été surpris par les missions qui nous ont été données : patrouiller dans un secteur très, voir trop, calme, monter la garde autour d’un bâtiment, arrêter un criminel, massacrer quelques petits pirates… Et puis, enfin, nous avons eu droit à notre première mission importante… On a perdu quatre-vingt-dix pourcents de nos effectifs ce jour-là. Mais après, nous avons enchainé les batailles…

En règle générale, quelle que soit la mission, une seule division suffisait pour l’accomplir, souvent moins. Pour certaines, un peu plus délicate, on en envoyait deux. Pour notre première bataille contre les Nazrats, ils ont choisi d’envoyer les cinq. Ils auraient dû en envoyer plus.

On avait atterri, tous motivés à l’idée d’affronter ceux qui faisaient trembler l’univers… Imaginez cinq mille hommes prêts à en découdre, pas pour une cause, mais pour le plaisir du combat… N’importe quelle armée sensée aurait fui. Pas les Nazrats. Eux, ils sont restés, bourrés de drogues de combat. Et ils nous ont décimés. Des cinq milles que nous étions à l’atterrissage, seulement mille deux cents ont pu fuir. Entre l’atterrissage et la fuite, il ne s’était passé qu’un petit quart d’heure.

Je crois que c’est à cause de cette débâcle que l’Assemblée a décidé de doubler le nombre de divisions, d’intensifier l’entrainement et de durcir les critères de sélection. Mais bon… On a pas fait tellement mieux la deuxième fois…

Unic Mac Craft, Présent, partie 3

Le trajet est long jusqu’à Balara. Plusieurs jours. Heureusement, le dossier que les militaires m’ont donné est complet, il m’évite de m’ennuyer… En gros, là-bas, la situation est critique : le monarque en place est un tyran, et un révolutionnaire, tyrannique lui aussi, veut prendre sa place… Le peuple, ne sachant quel tyran choisir en a élu un troisième. Trois dirigeants sur Balara. Je dois couper au moins deux têtes. À moi de choisir lesquelles. Tout ce que les militaires veulent, c’est une situation stable pour pouvoir profiter à nouveaux des ressources énergétiques de cette planète qui alimentent la propulsion des vaisseaux de pas moins de trois systèmes stellaires.

Molan, l’élue du peuple, oblige ceux qui l’ont choisie à prendre les armes pour leur liberté, mais surtout pour sa propre fortune. Elle a besoin d’un assassin pour abattre ses rivaux… Arlok, caché dans sa forteresse, dirige ses pions sans sortir, sacrifiant ses troupes sans scrupule, et organisant des pillages en règle… Pas une personne recommandable, en somme… Gala, le monarque organise fête sur fête, affamant son peuple, engraissant la noblesse… Le stéréotype même de l’aristo… Choisir entre ces trois ordures n’est pas aisé… Et le pire, c’est que je dois laisser un survivant…

Après plusieurs jours de voyage, j’arrive enfin en orbite de Balara. Je tire au sort pour savoir qui je vais tuer en premier. Molan. Je branche le communicateur.

« Vaisseau identification Souffle, actuellement en orbite de Balara. J’ai reçu un contrat…

-Et vous êtes qui ?

-Celui qui fera ce que vous n’arrivez pas à faire.

-C’est à dire ?

-Je règle les problèmes… »

La conversation s’arrête là. Peu de temps après, un autre interlocuteur prend la parole. Une femme.

« Ici Molan Zil’Karh, identifiez-vous.

-Unic Mac Craft. »

De l’autre côté, j’entends des exclamations de surprise, des cris. Je ne vois pas leurs têtes, mais je sais qu’ils ont cet air d’abrutis. La femme reprend la parole, essayant de contrôler ses émotions :

« Et vous êtes là pour qui…?

-Ça reste à définir…

-Vingt-mille par tête ?

-Navré, c’est pas la saison des soldes.

-Quarante-mille ?

-Je ne fais pas la manche…

-Écoutez, combien vous demandez ?

-Disons… Pour commencer, il va falloir remplir mes soutes… Pour la première tête, ça suffira. Pour les autres, on s’arrangera entre nous…

-Vous avez un vaisseau de type Omiens 41.2… Vos soutes sont énormes…

-Ah bon…?

-… Autorisation de vous poser. Mais nous payerons après. »

Je coupe le communicateur. Si en plus il fallait être poli avec les clients… Je serais obligé de faire monter les prix. L’atterrissage se passe sans problème, ils me font rentrer directement dans leur base. Des idiots. Je sors du Souffle, et tout un régiment de gardes pointent leurs fusils vers moi. J’avance. Une dame s’approche de moi, à son uniforme, je devine qu’elle dirige, à ses formes, je devine que c’est à la baguette… Surtout, ne regarder que ses yeux, sinon, ça va encore tout compliquer… Et voilà, raté…

Je suis à quelques pas d’elle maintenant, et on dirait qu’elle attend que je m’incline. Elle attend, je ne bouge pas. Un garde s’approche de moi, et me saisit par l’épaule, espérant me faire mettre un genou à terre. Je lui attrape la main, et je lui broie les articulations. Dans un craquement d’os, je le propulse à une dizaine de mètres. Les gardes ont peur. Certains tirent. Mal.

Je n’ai même pas à bouger pour esquiver les projectiles : aucun n’est sur une trajectoire dangereuse. Je m’approche de Molan, et lui dit, sur le ton de la conversation :

« Votre accueil est de ceux que l’on ne peut oublier… Mais j’ai hâte de discuter travail, j’ai autre chose à faire que de me faire tirer dessus bien sagement… »

Elle lève la main. Les gardes se reprennent et font une haie d’honneur tremblotante. Molan m’entraine dans une vaste salle de contrôle. Elle lance un ordre, les soldats font signe qu’ils ont compris, et ils sortent. Molan me regarde.

« Unic Mac Craft… J’ai du mal à y croire…

-Et moi j’ai du mal à croire que j’ai atterrit ici… Enfin passons, vous avez des idées ? »

Elle se dirige vers un poste informatique et lance un programme. Un holo-film s’affiche. Un plan de bataille. Des troupes en marche.

« Ceci, mercenaire, est un plan de bataille.

-Merci de me l’apprendre…

-Elle se déroule en ce moment même. Les hommes que vous avez vu tout à l’heure sont déjà en route pour le combat.

-J’ai servi chez les Prétoriens, je sais ce qu’est un holo-rapport… Vous allez perdre.

-Je sais.

-Bon. Le lien avec le contrat ?

-Je vais vous expliquer… Ce que je vous demande est simple… vous êtes ici pour couper deux têtes, coupez en trois.

-C’est pas dans votre budget ça…

-Vous voulez parier ? »

Elle ouvre une porte. Derrière, il y a une véritable montagne de richesses. Bijoux, or, argent, cristal… De quoi tenir un moment…

« Je pense que j’ai perdu…

-Je pense aussi.

-Bon, reprenons… Trois têtes…

-Arlok, Galan et… Moi. »

Je ne sais pas quelle tête je fais. Je suppose que je dois afficher cet air stupide d’incompréhension que je vois si souvent ces derniers temps. J’ouvre la bouche. Je la referme. Je secoue la tête. Elle parle :

« Le peuple de cette planète a besoin d’un nouveau départ. Et aucun des dirigeants en place ne peut donner ce nouveau départ, moi comprise. Alors il faut que les têtes tombent. C’est aussi simple que cela. Après, le peuple se débrouillera comme il pourra… Je dois vous dire que les soutes de votre vaisseau sont déjà pleines. J’espère donc de vous une réponse positive.

-Je suppose qu’Arlok ne s’attend pas à voir un assassin, vu qu’ils sont tous à ses ordres ici… Et je dois pouvoir rentrer dans la forteresse… Je prends le contrat pour les trois têtes.

-Je ne sais comment vous rem… »

Trop tard. Je nettoie ma dague et je la remets à sa place, sans même y penser. Je contemple un instant l’arc de cercle formé par le sang qui a giclé sur le mur. La forme et les couleurs évoquent un souvenir enfoui au plus profond de moi. Un coucher de soleil… Un autre monde, inaccessible… Le passé. Pas de temps à perdre. Je pars en courant, sans prêter attention à cette larme qui glisse le long de ma joue.

De la suite, je ne garde que peu de souvenirs. Des cauchemars, de temps à autre. Des explosions, du sang, des morts… Je sais juste que, d’après l’Assemblée, un cinquième de la population a péri, et qu’une bonne partie de ce cinquième m’est attribuée. J’aurais dû négocier mieux que ça mon contrat. Une pièce par tête, et j’aurais été riche à millions…

Tania Novan, Passé, partie 1

Je suis née sur une planète dépotoir. À six ans, j’étais en prison pour avoir… J’ai oublié pour quoi. Là, j’ai rencontré Dara Falan, la meilleure chasseuse de prime de son époque, qui « prenait des vacances » aux frais du seigneur local. Deux mois après, elle s’échappait, moi sur le dos. Deux jours après, j’étais sa fille adoptive. Le lendemain, j’étais son élève. Dix ans après, j’étais sa concurrente. Elle a tout été pour moi, mère, amie, instructrice, collègue, … Ça fait longtemps que je ne l’ai pas vu. On dit qu’elle est morte. Je sais qu’elle ne l’est pas, elle m’a contacté pour me l’assurer. Mais… Je dois dire qu’elle me manque.

C’était la belle époque, quand j’étais avec elle. J’attendais dans le transporteur qu’elle ait fini ses missions, et elle arrivait, couverte de sueur et de sang, mais jamais le sien, elle me souriait, me prenait dans ses bras, et me disait d’une voix douce « allez, on rentre à la maison ». Je n’ai jamais manqué de rien avec elle, contrairement à ma vie d’avant.

Après, Quand j’ai commencé à voler de mes propres ailes, on s’est vu moins souvent… Mais comme elle prenait de l’âge, même si elle ne l’avouait jamais, elle me demandait parfois un coup de main. Je l’accompagnais, on accomplissait la mission, on partageait la prime, on passait quelques jours ensemble, et on se séparait jusqu’à la prochaine fois. Je ne lui ai jamais connu d’amis, mais pas mal d’amants… C’est peut-être d’elle que je tiens mon appétit pour le plaisir… Je crois qu’à un moment, dans sa jeunesse, elle s’est fiancée, peut-être même mariée. Elle m’en a parlé, une fois, vaguement. C’était un homme fort, dur, armé de principes plus grands qu’elle ne le serait jamais… Et elle n’a jamais supporté d’être deuxième. Alors elle est partie, elle l’a quitté, et je crois qu’ils ne se sont jamais revus. D’après ce que j’ai compris, c’est juste après ça qu’elle est allée en prison, et qu’elle m’a adoptée.

Aujourd’hui, je suis une grande fille, une jeune femme, tueuse infatigable, à l’image de mon mentor. Comme elle me l’a appris, je n’ai pas de point fixe. Un jour, je prendrai un apprenti, comme elle l’a fait avec moi. Un jour, mais pas maintenant. Je suis Tania Novan, chasseuse de prime hors pair.

J’ai bien sûr entendu parler de gens plus forts que moi, un ancien prétorien devenu mercenaire, par exemple… Et un certain Lio, tueur depuis son plus jeune âge… Et aussi quelques guerriers, que je pense ne pas avoir encore dépassé… Mais ça viendra. Je les surpasserais tous.

Je n’ai pas besoin de plus. M’entrainer, combattre, coucher, manger, dormir, et pas forcément dans cet ordre.

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