Chapitre 10 : Kaza la furie

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Elle avait toujours vécu dans les plaines d’Arbinor, une contrée rarement dangereuse… Sauf pour une jeune et jolie jeune fille comme elle. Alors elle avait vite cessé d’être juste jeune et jolie. Elle était devenue forte. Et quand un fermier un peu trop ivre aventurait une main salle jusqu’à ses fesses, elle n’avait aucun mal ni remord à lui casser le bras. Elle était serveuse, pas servante, et tenait à ce que tout le monde garde bien la différence à l’esprit dans l’auberge où elle travaillait. Sa vie amoureuse s’était jusque là résumée à quelques histoires sans avenir avec des fermiers moins sales et mieux élevés que la moyenne, à un ou deux commerçants plus riches qu’attrayants à qui elle avait fait les bourses (seulement celles pendues à leurs ceintures, pas celles pendues plus bas), et à Senev. Il avait à l’époque vingt-cinq ans, était beau, héros décoré pour ses faits d’armes dans une bataille dont elle avait oublié le nom, et envoyé en Arbinor pour surveiller la colonisation. Et il aurait pu s’y ennuyer. Mais non. Il avait aimé cette paix et ce calme. Il réglait leurs comptes aux quelques bandits de passage, gagnait la jalousie des hommes aussi vite que l’admiration des dames, mais n’en avait cure. Jusqu’à Kaza. Ce fut un coup de foudre mutuel instantané. Ils apprirent à se connaître. Il voyait en elle une femme qu’il n’aurait pas à protéger, qu’il pourrait aimer sans crainte qu’elle le blesse, qui le complétait. Elle voyait en lui un homme presque parfait, qui ne la voyait pas comme un sac de viande dans lequel glisser une saucisse à l’occasion. Il la voyait comme son égal, elle le savait, c’était nouveau pour elle, et elle adorait ça. Ils eurent ensemble deux années de bonheur, pendant laquelle ils partagèrent leurs histoires, leurs expériences, leurs vies et leurs lits. Elle lui enseigna ce qu’elle savait de la cuisine. Il s’avéra qu’il en savait plus qu’elle. Alors elle lui apprit à connaître et reconnaître les plantes, la région, la vie de village, dont il ne savait rien, et le rythme des saisons. Il lui apprit à lire. Et à se battre. Non pas comme se battaient les hommes des tavernes qu’elle avait affrontés jusque là, mais comme le faisaient les soldats sur le champ de bataille, à la hache, à l’arc, à l’épée. Elle apprenait vite, et sa préférence se révéla presque immédiatement : Lance et bouclier. Au bout des deux ans, elle les maniait même mieux que Senev. Ils commencèrent à parler d’avoir un enfant, lui quitterait l’armée, ils achèteraient une petite ferme, et feraient pousser des cornichons, qu’ils vendraient directement au cuisinier du roi. Il avait des contacts. Elle riait quand il le disait, et il riait de la voir rire. Tout ça devait arriver bientôt. Les rats arrivèrent avant. Il tomba en défendant un grenier à grains. Un stupide grenier à grains. Quand on lui amena son corps déchiqueté par des mandibules géantes, elle ne s’effondra pas. Elle ne tomba pas en larmes. Elle prit sa lance et son bouclier et s’engagea. Elle participa à quelques escarmouches contre les rats avec le bataillon des Femmes d’Arbinor, nouvellement formé, comportant principalement les veuves et les filles des soldats et fermiers tués par les raids ennemis. Elle s’illustra rapidement, et, étant presque la seule à avoir un semblant de formation, prit vite la tête du bataillon. Elles étaient là, lors de la bataille des plaines d’Arbinor, sur le flanc gauche, en première ligne. Les hommes aux commandes ne voulaient pas les y mettre, pensant qu’elles fuiraient « comme des femmes » avant même le début de la bataille. Elles leur montrèrent qu’ils avaient tort. Quand la première charge eut lieu, elles tinrent bon. Elles tenaient encore bon quand ce vaisseau à ballon arriva. Elles étaient toujours en place quand le flanc droit se faisait tailler en pièce par la cavalerie-scarabée. Elles n’avaient pas lâché un pied de terrain quand les sauterelles bondirent, ni quand les moustiques emplirent le ciel. Et elles seraient restées même après l’ordre de repli, si le roi lui même n’avait ordonné à Kaza de retirer ce qu’il restait de son bataillon. Elle ne le connaissait pas, et refusa son ordre trois fois avant de comprendre à qui elle avait à faire, et que la bataille était perdue. Elle voulut rester, couvrir la retraite de ses sœurs d’armes. Elle n’avait de toute façon plus envie de vivre, et mourrait heureuse en défendant plus qu’un grenier à grains. Il fallut cinq femmes de son bataillon pour la maîtriser et la porter hors du champ de bataille. Enfonçant la pointe de sa lance dans la chair, frappant de la hampe ou du bouclier, elle avait, toute la journée, tué bon nombre d’ennemis. Pas assez à son goût, en tout cas. Quand on l’amena dans la tente du roi, dans un camp monté à la va-vite près de la ville d’Arbinor, après la bataille pour un conseil de guerre, elle était encore couverte du sang des insectes et des rats tombés sous ses coup. Le roi réclama le silence.
« On me disait que les femmes d’Arbinor étaient sublimes et peu farouches, et je dois avouer en avoir vue quelques-unes à mon goût… Mais après aujourd’hui, je peux jurer que je ne prendrai pas le risque d’en contrarier une. Et surtout pas celle-là.
-Alors renvoyez votre armée là-bas.
-Gardes, soyez prêts, je vais devoir contrarier cette furie… »
Tous se comportèrent comme si il plaisantait. Ce n’était qu’à moitié le cas, et ils en étaient bien conscients.
« Madame… Nous avons perdu la première bataille, c’est indéniable et définitif. Nous devons maintenant nous préparer, et gagner la deuxième. »
Malheureusement, avant le lever du soleil, ils perdirent la deuxième aussi.

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