Chapitre 11 : Pour la science

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« Vous ne regretterez pas d’être venu, cette invention est révolutionnaire ! Votre roi va en vouloir des centaines ! Des milliers !
-Oui, oui, et elle est fiable cette invention ?
-C’est la même équipe qui a travaillé sur les prototypes de dirigeables et de navires volants…
-Donc c’est pas fiable du tout. »
Folok, l’émissaire d’Amarh dans les mines naines avait déjà vu des centaines de leurs inventions « presque fiables ». Il les avait vu causer la mort de leurs utilisateurs dans des accidents « improbables ». Il avait surtout lu les rapports d’un de ses prédécesseurs, qui, deux siècles plus tôt, avait dû statuer sur l’utilisabilité des dirigeables. Les premiers modèles explosaient en vol, s’écrasaient ou filaient droit au ciel, si haut que le navire était perdu. Le rapport stipulait « Inutilisable en l’état. Peut être dans deux siècles ». Il n’avait finalement fallu aux nains qu’une dizaine d’années pour parfaire leur dosage de pierre de dragon et d’huile des mines, et rendre ce moyen de transport moins dangereux. Pendant ce temps, de nombreuses ressources, et un nombre incroyable de vies, furent perdues. Mais au final, l’investissement en valut la peine et Amarh offrit trois bataillons à l’Union en échange de la technologie pour faire voler des bateaux.
« -Disons qu’il y a quelques incidents…
-Du genre ?
-Disons qu’avant qu’on utilise un astucieux système de déclanchement à distance… On… Perdait… Parfois… Un nain…
-Et c’est fréquent ces accidents ?
-Oh non, ça arrive seulement… Deux fois sur trois… Mais des fois c’est moins grave ! Bon… Parfois… un peu plus… »
Folok, au début, avait beaucoup apprécié l’honnêteté et la candeur des nains, surtout quand le sujet portait sur leurs fréquentes inventions. Il avait maintenant dépassé ce stade et était persuadé qu’ils se moquaient de lui.
« Amarh ne vous donnera pas un seul bataillon pour une invention qui tuera nos hommes…
-Oui, euh… On y travaille… Voila, regardez. Reculez un peu par contre… Juste au cas où… »
Il recula plus qu’un peu. La lettre que le roi avait reçue, cinq ans plus tôt, demandant un nouvel émissaire n’évoquait que très vaguement les circonstances de la mort du dernier. Il y était seulement écrit « Suite à une compréhension trop imparfaites des distances, votre émissaire a eu un tout petit accident, mais comme les humains sont fragiles, il nous en faudrait un nouveau. » Il ne comptait pas les laisser envoyer le même genre de lettre pour demander son successeur.
« Millaxa, tu peux y aller ! »
Folok ne comprit pas ce qui se passa alors. Un éclair de lumière, un bruit assourdissant, un sifflement, et une armure vola en éclat à l’autre bout de la salle. Une armure naine !
« Vous avez réussi… »
Depuis qu’ils avaient inventé les canons, les nains avaient cherché à les miniaturiser, pour les rendre plus transportables, voir pour en équiper des fantassins.
« Je veux rencontrer le chef de projet ! Je veux tout savoir de ces armes !
-Euh… Oui, alors, je dois vous prévenir, parce que ça va vous faire bizarre, mais c’est une naine…
-Une naine ? Mais elles existent vraiment ? »
L’émissaire ne cacha même pas sa surprise. Depuis cinq ans qu’il vivait dans ces mines, il n’en avait pas rencontré une seule. Son interlocuteur sembla offensé.
« Sérieusement, humain, comment pensiez-vous que nous nous reproduisons ?
-Eh bien, comme tout le monde je pensais que vous sortiez de la pierre…
-Ouais, et les humains, ça sort des choux pour les garçons et des roses pour les filles…
-Euh… »
Folok eut soudain le sentiment qu’il avait jusque là failli à son rôle d’ambassadeur. Il ne s’était pour l’instant intéressé qu’à ce que les nains produisaient, et ce qu’il faudrait fournir à l’Union pour qu’Amarh puisse l’obtenir. Il ignorait encore tout de leur culture et de leur société. Il y avait encore bon nombre de souterrains qu’il n’avait jamais exploré dans leur ville. Il se promit d’y remédier.
« Bref, je peux la rencontrer…? »
Il fit alors la connaissance de Millaxa, femme naine. À la façon dont ses collègues la regardaient, il comprit qu’elle était respectée, et plutôt jolie pour les standards nains. Il la trouvait surprenante. Pas belle, loin de là, mais presque… Royale. Les femmes naines devaient être si rares qu’elles étaient le point focal de beaucoup d’attention, leur donnant une importance dans la société qu’elles devaient apprendre à gérer. Celle-ci l’avait clairement fait. Malgré ses réflexions, Folok ne rata pas une miette des explications qu’elle lui fit sur le fonctionnement de l’arme qu’elle appelait fusil, et qu’elle espérait miniaturiser encore. Le principe était proche de celui utilisé sur les dirigeables, mais son application était totalement différente. Une bille en métal était posée dans un tube. À l’extrémité tenue par le tireur, une poche d’huile des mines était introduite, et une pierre de dragon de petite taille venait la frapper, la perçant. La pression dans le tube augmentait quand la roche et l’huile entraient en contact, la bille de métal partait, la cible mourait. Il était nécessaire de changer la pierre de dragon régulièrement et de nettoyer le tube de l’huile des mines résiduelles pour limiter les risques de disfonctionnement du dispositif. Un utilisateur entrainé ne rencontrant pas de problème pourrait tirer trois à quatre fois par minutes d’après Millaxa.
« Très bien, très bien… Une autre démonstration ? »
Pendant que les nains préparaient le fusil pour un nouveau tir, l’humain essaya de ne pas penser à ce qu’Amarh allait devoir débourser pour ces armes. Quand tout fut prêt, les quelques pas en arrière que firent les nains lui rappelèrent qu’elles n’étaient pas encore fiables. Il recula aussi, juste à temps pour éviter un morceau de métal qui fusa dans sa direction et alla se planter dans le mur. Le fusil venait d’exploser. Il resta un instant figé, jusqu’à ce qu’un nain dise :
« Comme on vous le disait, cette invention est presque sûre… Elle n’a tué personne cette fois-ci… »

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