Chapitre 3 : Rapports incompréhensibles

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Meïlena, princesse d’Amarh, sentait la magie la quitter. Oh, pas entièrement, non.  Elle avait tellement d’énergie que cela ne ferait même pas une grande différence pour elle. Elle se vidait juste assez pour offrir son don à la dizaine de jeunes gens qui l’entouraient. Elle était née remarquablement puissante, et beaucoup avaient sacrifié leur pouvoir pour accroitre le sien, déjà considérable. Il lui avait fallu du temps pour en acquérir une maitrise presque totale, mais elle y était parvenue… Plus ou moins. La magie qui la quittait s’échappait en volutes arc-en-ciel et tentait de s’enfuir dans la nature, pour combler le vide d’énergie. Le dôme d’or conçu par Dagen l’empêchait de trop s’éloigner, l’envoyait ricocher sur les parois de l’édifice jusqu’à ce qu’elle se condense en long filaments colorés, parcourant l’air calmement mais de plus en plus vite, jusqu’à atteindre l’un des futurs mages présents, lui offrant le don pour lequel il s’était entrainé pendant des années. Une fois touchés par la magie, elle s’agglutinaient près d’eux naturellement, comme suivant les lois de la gravité, augmentant leur puissance au fur et à mesure que leur être l’intégrait. Meïlena les regardait, et étudiait leurs réactions. La plupart du temps, les nouveaux mages étaient surpris par ce nouveau pouvoir, et ne savaient quoi en faire, où au contraire, savaient trop bien… Le dôme d’or avait vu naitre et mourir bon nombre de sorciers et de sorcières mégalomanes impatients de conquérir le monde. Ceux-là étaient arrêtés avant même d’avoir pu quitter le dôme. Mais non, de ces dix nouvelles recrues, pas un ne montra de signe de folie des grandeurs. Ils restèrent là, à jouer avec les filaments de magie, à créer des formes, à s’amuser comme des enfants. Leur formation théorique avait été si poussée qu’ils avaient gagné le surnom de Purs Esprits. Les Purs Esprits de Meïlena. Ils étaient désormais prêts à avoir un impact sur le monde. Un vieux magicien entra, Arkal, qui avait formé la princesse et beaucoup d’autres avant et après elle. Son arrivée perturba les flux de magie. Il était lui aussi extrêmement puissant, et il attirait à lui les filaments colorés bien plus que les nouveaux mages.

« Princesse, vous avez donné assez pour aujourd’hui. Allez faire votre rapport à votre père et laissez-moi entamer leur formation pratique. »

Elle acquiesça et s’en alla sans un mot, mais non sans surveiller du coin de l’œil les premières découvertes de ses élèves. Le roi Harmas allait être ravi, il aurait enfin son bataillon de mages d’élites formés à tout surmonter. Elle se dirigea vers la salle du trône pour faire son rapport. Quand elle y arriva, le roi était occupé à prendre et faire connaître ses décisions pour l’administration d’Amarh.

« Eh bien nous leur enverrons du grain. Faites partir trente chariots dès demain, cela nous donnera le temps d’aviser »

Harmas, roi d’Amarh, en avait déjà assez de ces soucis de paysans… Mais il avait été heureux de les retrouver, après des mois à combattre les orcs à l’Est. Jamais la capitale ne lui avait semblé plus confortable et attrayante. Il venait d’y retrouver sa fille ainée, une puissante mage formée au dôme d’or, ses deux jeunes fils, sa femme et surtout ses maitresses. Et le reste des intrigues de cour qu’il se devait de surveiller. Sans parler de la politique extérieure… Les Duchés avaient profité de la guerre contre les orcs pour renforcer leurs positions aux frontières ouest. Nul doute que la paix ne durerait pas… Alors Harmas était d’autant plus décidé à en profiter. Ainsi, quand son intendant aux messages Geres lui lut le rapport du surintendant de la région des plaines d’Arbinor disant que les récoltes avaient été détruites, il n’y prêta pas grande attention. Un détail, il ne savait pas lequel, titillait cependant son esprit.

« Geres, les plaines d’Arbinor, c’est bien là que poussent les cornichons gros comme le bras, demanda-t-il à son intendant. »

Il était inquiet, et pas seulement pour les cornichons, bien qu’il les adoraient. Non, quelque chose d’autre qu’une pénurie de cucurbitacées géants l’inquiétait. Quelque chose de bien plus sérieux. Il sentait au fond de lui qu’il allait devoir repartir plus tôt que prévu. Immédiatement, presque.

« Oui mon roi, entre autres choses…

-Et les plaines d’Arbinor n’ont jamais eu de problèmes avec leurs récoltes auparavant, n’est-ce pas?

-Il me semble que leur seul problème jusque là était de transporter leurs marchandises, bien plus grosses que ce que les chariots transportent habituellement…

-Et tu as dit que leurs récoltes ont été détruites par…?

-Des rats, mon roi. Des gros rats. Des très… Très gros rats, sûrement…

-Le message ne donne pas plus de détails…? »

Geres toussa, gêné. Il regarda autour de lui la douzaine d’autres hommes et femmes présents. La reine, le jeune prince héritier, des généraux de l’armée, des nobles importants, un émissaire du Duché de Demalia, Telenan, le vieil elfe, que l’on appelait le Roi-Servant et Sarvan, le commandant de la Première Ligne. Sarvan était complètement saoul, comme à son habitude, mais il portait son titre depuis déjà des années. Lui n’avait eu son poste d’intendant aux messages que très récemment… Et il ne souhaitait pas être la risée de ces gens. Il regarda son roi, qui lui fit signe qu’il en avait assez d’attendre.

« Eh bien mon roi, le surintendant Harbour indique que les récoltes ont été détruites, je cite, par « des hordes de rats énormes, presque de taille humaine, armés principalement d’épées et de massues, certains d’entre eux chevauchant de grands insectes ou de gigantesques moustiques. » Fin de citation. »

Il s’attendait à l’hilarité générale. Il commença même à rire timidement lui même, un rire qui finit en toussotement quand il vit qu’il n’était pas suivi. Ni précédé. Ni accompagné. Le roi serra les accoudoirs de son fauteuil. Il invita l’émissaire de Demalia à sortir. Il n’était pas question que les Duchés en apprennent trop. Harmas se tourna vers Teren, son général et mentor.

« Des nouvelles de nos éclaireurs dans les Monts Jaunes ?

-Non, mon roi.

-Et quand les attendions nous ?

-Il y a une semaine, sire.

-Je ne me trompe pas, la légende de Dagen place bien sa disparition dans ces montagnes ?

-Oui, mon roi, mais… »

Geres fut coupé avant de pouvoir finir.

« Le rapport qui a justifié l’envoi d’éclaireurs signalait…?

-« Des animaux aux proportions incroyables », mais il ne parlait que d’oiseaux et d’insectes… Vous pensez que…?

-Oui, Teren, je pense que. La malédiction de Dagen est enfin sur nous. Mobilisez mes gardes personnels et deux bataillons, nous prendrons le ciel en dirigeable ce soir. Sarvan, préparez la Première Ligne, vous venez avec nous. »

La reine approcha son époux, croisa ses bras sur sa poitrine, et s’adressa au roi sans douceur.

« Mon cher, vous devez rencontrer les nains et les elfes de l’Union demain. N’êtes vous pas juste en train de chercher une excuse pour vous éloigner de nous à nouveau ?

-Si je devais fournir une excuse pour m’éloigner de vous ma chère j’invoquerai l’odeur de vos pieds ou l’inélégance de votre visage. Pas des menaces comme celle-ci.

-Les rapports parlent d’insectes et de rats, de la vulgaire vermine, et vous vous rendez sur place avec vos gardes, la Première Ligne, et deux bataillons ?

-Bon sang, heureusement qu’elle était aussi riche qu’elle est bête et laide… Les rapports parlent de vermine à taille humaine. Et vous savez à quelle vitesse se reproduisent les rats et les moustiques ? »

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