Chapitre 5 : Le fils en trop

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Dazaran d’Armont était l’imprévu. Celui qui n’avait jamais été attendu, ni voulu. Le premier fils héritait du domaine, le deuxième devenait officier dans l’armée, le troisième rentrait dans les ordres pour devenir guérisseur et le quatrième était envoyé au dôme d’or pour être sensibilisé à la magie et entrainé à son usage. Telle était la tradition, rien n’était prévu pour le cinquième fils. Le père de Dazaran avait espéré que l’enfant serait une fille. Raté. Puisque rien n’était prévu pour cet enfant, il ne s’en occupa pas, et eut trois filles dans la foulée. Tout jeune, l’enfant s’occupa comme il pouvait, et comme il le voulait. Il partageait ses journées entre chercher les problèmes et les trouver. Il commençait à se faire une bonne réputation de botteur de fesses et de casseur de gueules. On ne comptait pas les journées que son frère guérisseur passait à son chevet pendant que leur père payait pour les troubles que causaient son fils à l’ordre public. Se dessina alors un plan, facile a suivre : Attendre. Attendre que le garçon ait seize ans et l’engager sur un dirigeable marchand pour l’envoyer au loin pour toujours. Et c’est ce qui se passa, deux années plus tard que prévu, la réputation du jeune homme le rendant difficile à engager, et pas pour toujours.

Il fut engagé sur le Virevoltant, un bateau à ballons. Même pas un vrai dirigeable, juste un vieux bateau suspendu dans les airs par trois boudins flottants. Dazaran rêvait d’héroïsme et de grands exploits. Il rêvait de guerre et de renom. Il n’obtenait qu’une vie de mousse sur le Virevoltant, tellement petit et rapide qu’il fuyait sans problème les quelques pirates qu’ils rencontraient, et ceux qu’il voyait ne lui accordaient que peu d’attention. À chaque escale, Dazaran entrait dans une taverne et n’en sortait qu’après l’avoir dévastée en démarrant une bagarre. Son père payait les frais, et lui envoyait une lettre pour lui demander d’arrêter. Le jeune homme avait espéré, dès son premier jour à bord, qu’une fois, rien qu’une fois, ils ne pourraient pas fuir et qu’il pourrait devenir un héros.

Cela finit par arriver, au bout de trois ans. Ils étaient en route pour les plaines d’Arbinor, la calle du dirigeable chargée d’outils forgés droits sortis des mines naines. Ils étaient alourdis, bien plus lent qu’à l’accoutumée mais toujours assez rapides pour distancer la plupart des autres vaisseaux. Mais ils étaient trois, deux dirigeables et un navire à ballons, et venaient à eux de face, bâbord arrière et tribord arrière. Ils ne pourraient pas éviter les salves de désarmement, ni l’abordage qui suivrait. Le capitaine tenta de manœuvrer, sans résultat. Ils approchaient. Un bruit assourdissant se fit entendre. Ils le reconnurent tous, même ceux qui, comme Dazaran, l’entendaient pour la première fois : une salve de désarmement. L’équipage se jeta au sol, le plomb et la mitraille volèrent. Deuxième salve. Le pont du Virevoltant était dévasté, les débris de bois et de chair qui n’étaient pas tombés au sol recouvraient le vaisseau. Troisième salve. À se demander s’ils voulaient vraiment récupérer le navire… Le Virevoltant changea de cap. Les survivants de l’équipage regardèrent pour savoir comment c’était possible. Lequel d’entre eux était assez fou pour avoir couru aux commandes à travers trois salves de désarmement. Lui, bien sûr. Celui qui venait de gagner le surnom de Dernier Debout. Dazaran. Il lançait le Virevoltant droit sur le premier dirigeable à avoir tiré, celui qui serait le prochain à faire feu à nouveau. Juste avant le choc, il tira le levier du lest, ils remontèrent, et éventrèrent le dirigeable, l’envoyant s’écraser au sol. Ils s’attendaient tous à ce qu’il mette le cap au loin. Leur vaisseau pouvait distancer les pirates, maintenant que le ciel leur était ouvert. Et c’est ce qu’ils auraient fait, si quelqu’un avait eu le courage de se lever pour prendre les commandes au Dernier Debout. Ils traversèrent une nouvelle salve. Son visage était couvert de coupures, et des échardes y étaient plantées, ainsi que sur ses bras, ses jambes… Mais il tenait bon. Ils étaient toujours sur une trajectoire ascendante et, avant que les pirates n’aient réajusté leur altitude pour balayer le pont à nouveau, ils se trouvèrent à la verticale du deuxième dirigeable. Dazaran cogna violement du pied dans ce qui restait d’un levier détruit par l’une des salves, et dégonfla un ballon, faisant s’écraser le Virevoltant sur le haut du dirigeable, qui, percé, tomba rejoindre son prédécesseur. Dazaran mit son vaisseau face au navire à ballons pirate.

Ils décidèrent que la fuite était une bonne idée. Il ne leur laissa pas une chance. Dazaran se lança à leur poursuite, et l’équipage du Virevoltant le suivit, lui et ses ordres. Il ne pouvait plus se permettre de jouer avec l’altitude, où ils n’atteindraient jamais un port d’attache. Quand ils le leur hurla, ils mirent les lames sur les câbles qui retenaient les ballons au navire, et s’accrochèrent. Le Dernier Debout fit une manœuvre audacieuse, faisant giter le Virevoltant à quarante-cinq degrés de la verticale. Leurs cables, précédés des lames qu’ils venaient d’installer, tranchèrent ceux des pirates. Leurs ballons libérés filèrent aussitôt haut dans l’azur. La coque, elle, alla dans l’autre direction, à peine moins vite. Bien qu’une grande partie de son équipage ait trouvé la mort, le Virevoltant volait encore. Trois bâtiments pirates ne pouvaient pas en dire autant. Ils n’atteignirent cela dit jamais les plaines d’Arbinor, le manque de pression dans les ballons les obligeant à se rediriger vers la balise du dôme d’or. Ils y arrivèrent, de justesse. Le capitaine étant passé par dessus bord à la première salve et l’équipage n’étant pas motivé à continuer cette carrière, ils vendirent là les outils nains, perdant près de la moitié de ce qu’ils auraient pu obtenir en faisant la livraison à Arbinor. Ils voulurent vendre le navire aussi, mais ne trouvèrent pas d’acheteur, les réparations nécessaires étant trop importantes. Dazaran le revendiqua, et ils le lui laissèrent. Un des matelot, Dilin, décida qu’après tout, voler n’était pas si mal. Alors ils remirent le Virevoltant en état et l’adaptèrent à un équipage de deux hommes, ayant déja prouvé qu’un seul était amplement suffisant pour faire des merveilles.  Puis ils se mirent en quête de clients… Un arriva, la démarche assurée mais sentant l’alcool a plein nez. Il monta sur le pont.

« Vous êtes à vendre? »

Dazaran serra la main du client potentiel, sans s’inquiéter de faire connaissance.

« À louer seulement. Mais si vous payez assez cher ça peut être presque la même chose. »

Le client regarda autour de lui, inspectant le pont neuf.

« Où est le reste de l’équipage ? »

Dilin se précipita.

« C’est moi, le reste de l’équipage ! On peut faire voler le Virevoltant à deux. En fait, le capitaine l’a fait voler seul à travers quatre salves, et a détruit deux dirigeables et un navire à ballon dans la même bataille.

-Alors c’est vous dont on parle dans tout le port…? Vous êtes… Jeunes.

-C’est bien nous ! Jeunes, vifs et efficace ! Qu’est-ce que vous voulez transporter, où et quand ?

-Cinquante hommes, leur matériel, cinq chariots, dix chevaux pour les plaines d’Arbinor, en partance ce soir.

-Oui, on doit pouvoir faire ça… Dazaran ?

-Ça passera jamais sur mon navire tout ça.

-Mais si, mais si… On charge les chariots, on harnache les chevaux dedans, on met le matériel des hommes avec, eux, on leur installe des hamacs sur les câbles et ça passera.

-On perdrait trop en mobilité et on ne pourrait plus utiliser les lames de câbles. Ils dormiront tassés sur le pont. C’est un voyage de dix jours. Ce sera pas confortable. Vous payez combien ?

 -Deux pièces par homme par jour. Trois pour les chevaux. Cinq en tout pour les chariots et le matériel.

-Cinq par jour pour les chevaux.

-Quatre.

-D’accord mais à ce prix là vous vous occupez de garder ma calle propre.

-Vendu. »

Dilin eut alors la mauvaise idée de vouloir continuer à faire la conversation.

« Et que va faire une troupe de mercenaires à Arbinor ? C’est plutôt calme comme région, il ne doit pas y avoir beaucoup de boulot pour des gens comme vous… »

Le client potentiel se présenta alors.

« Je suis Savran, commandant en chef de la Première Ligne, envoyé dans les plaines d’Arbinor sur ordre du roi, que nous allons escorter là bas. »

Dilin manqua de s’étouffer.

« Euh, Dazaran, on peut pas faire ça en fait. C’est pour les gars de la Première Ligne ! Ils passent leur temps à se faire tuer ! Il faut qu’on reparle du contrat ! »

Voler pour le roi, avec la Première Ligne, vers des terres récemment colonisées, dans une mission sûrement dangereuse et source de gloire… Tout ce que Dazaran avait toujours voulu.

« Oui, on va en reparler. On va en faire un contrat longue durée. »

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