Chapitre 6 : N’est pas troll qui veut

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Les Fléaux marchaient depuis des semaines déjà. L’Est lointain portait bien son nom. C’était à l’Est. Et c’était loin. Ils avaient affronté des hordes d’animaux sauvages, des scorpions géants aux rapaces en passant par les loups du désert. Ils avaient affronté quelques troupes d’orcs et d’hommes de l’est. Mais toute cette action, c’était déjà un mois auparavant. Ils n’étaient plus que cinquante et un, la routine et l’ennui s’installaient. Et leur troll, Grensh Tête-Dure, avait posé son bouclier géant au sol et décrété qu’il ne voulait plus avancer. Ragash Collier-de Crocs essayait de le convaincre.

« On a besoin de toi. Qui va porter le bouclier anti-feu sinon ?

-T’as qu’à le faire.

-Hum… On ne peut pas… Il faut être fort comme un troll pour ça… Tu veux plus de l’honneur de tuer un dragon avec ton clan…?

-Non. Marre de la bouffe en train de pourrir. Je veux un ragout de lapin.

-Mais enfin… Il n’y a pas de lapin ici, tu vois bien…

-M’en fous. »

Ragash soupira. Garsk Langue-Pendante lança bien fort :

« Si le chef est pas foutu de faire avancer un troll, comment il compte tuer un dragon ? Moi je dis, c’est moi le chef, et on fait demi-tour ! »

Des murmures d’approbation commencèrent à s’élever. Collier-de-Crocs se passa une main fatiguée sur le visage et coupa court à la discussion.

« Grensh, et du gobelin cru ? Tu as déjà gouté au gobelin cru ? C’est un plat de gourmet… En plus… J’en connais un qui à l’air particulièrement savoureux… »

Et il n’eut qu’à pointer du doigt Langue-Pendante. Le troll pencha la tête sur le côté, jugeant la frêle créature du regard. Il haussa les épaules, bondit sur ses pieds, attrapa le gobelin et lui brisa le corps en deux au niveau des hanches avant d’avaler la partie supérieure en quelques bouchées dégoutantes, pendant lesquelles Ragash Collier-de-Crocs murmura une citation qui devint célèbre plus tard :

« Donnez-moi un troll intelligent et je prendrai le monde en une semaine. Donnez-moi un troll normal, un bon stock de gobelins et un peu plus de temps et, si j’ai de la chance, je tuerai un dragon… »

Grensh se lécha les babines, prit quelques secondes pour réfléchir et lâcha :

« Mouais… Pas mal…

-Bon, tu es content ?

-Mouais. J’aurais bien aimé du lapin quand même… Mais bon, il me reste un demi gobelin…

-Tu ramasses ton bouclier et on se remet en route ? »

Le troll répondit en faisant ce que son chef attendait de lui. Graan s’approcha de Ragash.

« Et maintenant on fait quoi s’il a un nouveau petit creux ?

-Pour l’instant, t’emballes la moitié qu’il reste et tu pries pour qu’on ait jamais à lui faire gouter un orc cru.

-On a encore vingt-neuf gobelins.

-Et un troll capricieux. Heureusement que j’ai pu avoir les autres pour qu’on en ait pas deux… Mais j’aurais clairement mieux fait de ne pas choisir celui-là… Marre de ses gamineries… Je sais que ça n’existe pas mais si seulement j’avais pu trouver un troll intelligent… »

Il vint alors à l’esprit de Graan que son chef avait peut-être sélectionné les membres de la troupe de chasse. Il se souvenait en effet s’être retourné dans la mêlée, juste à temps pour le voir lui sauver la vie. Il avait fait en sorte de ne pas avoir plus d’un troll, et d’avoir un bon nombre de gobelins. Il en avait choisi des sacrifiables, comme Langue-Pendante, pour ce genre d’occasion. Non, c’était impossible… À plus de cinq-cents dans la purge, il n’avait pas pu tous les choisir… Seulement quelques-uns. Peut-être aucun, en fait. Peut-être tous. Peut-être avait-il planifié chacun des pas qui constitueraient cette chasse. Cette pensée travailla le jeune orc, tandis qu’il regardait le troll s’éloigner en trainant son gigantesque bouclier. Grensh allait devoir le tenir sous le feu du dragon pour qu’ils puissent avancer à couvert, bondir tous ensemble au dernier moment, contourner les flammes et vaincre la bête. C’était la stratégie utilisée habituellement. Un simple fait frappa Graan de plein fouet : Seule une demi-douzaine d’orcs pourraient tenir derrière le troll et son bouclier. Si Ragash avait bel et bien choisi ceux qui partiraient en chasse, il pouvait tout aussi bien avoir choisi ceux qui tiendraient jusqu’au moment de l’affrontement, et ceux qui ne seraient que des ressources à dépenser en chemin. Quoi qu’il en soit, Graan, ramassant les restes d’un gobelin comme en-cas pour un troll, espérait vivement ne pas être dans la deuxième catégorie…

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