Chapitre 8 : Sous les cieux

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La Première Ligne volait depuis plusieurs jours déjà. Entre deux vomissements par-dessus bord, les hommes s’entraînaient. Dazaran ne ratait jamais une séance des Enfonceurs, ces dix hommes chargés de détruire les lignes ennemies à grand renfort de sauvagerie. Savran, saoul du soir au matin, gardait le regard rivé sur l’horizon. L’inconnu. L’incertain. Cela dit, le principal attrait de l’horizon pour lui était que cette ligne constituait le seul point fixe, la seule chose qui l’empêchait de vomir toute sa boisson. Il avait pendant un temps envisagé ne pas résister, pour pouvoir en profiter une fois de plus, mais il se doutait que ses hommes n’apprécieraient pas de le voir faire. Le roi passait d’un navire à l’autre, accompagné du général Teren, visitant chaque soldat, aucun n’étant rassuré à l’idée de combattre des rats géants. Il était à présent sur le navire du Dernier Debout et avait adressé en montant à bord un signe à son capitaine. Le jeune homme avait déjà gagné une certaine réputation, dont il se félicitait. Dazaran suivait du regard Milielle, une jeune femme enrôlée dans la Première Ligne. C’était une des Murs. Elle venait d’attraper son énorme bouclier, et s’apprêtait à s’entraîner. Il s’approcha. Les Murs, la place la plus importante, la plus prestigieuse dans la Première Ligne, après celle du commandant bien sûr. Il voulait en être.

“Tu peux vraiment te battre en portant ça ?”

La jeune femme se retourna et lui fit face. Elle lui lâcha un sourire.

“Personne ne peut, capitaine. Enfin pas pour trop longtemps. Un bouclier comme ça, c’est vingt-cinq kilos d’ingénierie naine pendus au bras. Enfin celui-là pèse un peu moins.

-Alors à quoi ça vous sert si vous pouvez pas vous battre avec ?

-On le garde pas pendu au bras.

-Et c’est quoi l’intérêt d’un bouclier qu’on ne porte pas ?

-L’intérêt, c’est d’être un Mur.”

Il ne comprenait pas, et elle le sut immédiatement. Alors elle lui montra les différents mécanismes du bouclier. Les ailes sur le côté qui servent à l’élargir pour protéger deux soldats, et à le solidariser avec les autres boucliers de la Première Ligne. La lame à la base qui sert autant à couper les pieds ennemis qu’à ancrer le tout au sol. La pique qui l’empêche de s’effondrer même quand le soldat ne le tient pas, et qui permet d’encaisser la charge d’un cheval sans reculer d’un pouce. La fenêtre qui permet à un des Tireurs de la Première Ligne de faire son travail en toute sécurité. Une vraie splendeur d’ingéniosité.

“Combien ça coûte un bouclier comme ça ?

-Celui-là est unique, il a été commandé quand l’un des anciens a été perdu en mer. La seule différence avec les autres, c’est qu’il est plus léger. Il coûte à lui tout seul deux cents soldats d’Amarh. Les autres en coûtent cent-cinquante.”

Dazaran compta rapidement. 20 Murs dans la Première Ligne. Les boucliers à eux seuls coûtaient plus de trois milles hommes, qu’Amarh garantissait à l’Union pour aider à bloquer les Orcs de l’autre côté des montagnes.

“Bon, mais une fois que le bouclier est posé, il sert plus à rien, si ? Et il te faut un moment pour le poser, non ?

-Je te montre ?”

Et elle lui montra. Elle prit une lance et une épée en bois, Dazaran attrapa un gourdin, en l’absence de hache d’entraînement. Ils se firent face un instant, puis il chargea. Elle le repoussa, utilisant tout le poids du bouclier, puis avança et l’abaissa, le posant sur le pied de Dazaran sans sortir la lame.

“Et voilà une moisson d’orteils.”

La deuxième passe dura plus longtemps. Elle se termina quand Milielle dut poser le bouclier. Il contourna, mais elle tourna autour, utilisant sa lance pour le garder à distance. Il tenta de sauter par-dessus l’obstacle, et elle ouvrit la fenêtre pour y engouffrer sa lance et l’envoyer dans l’estomac du jeune homme. Savran, qui n’avait rien raté de l’humiliation du pilote, éclata de rire.

“Tu tentes une technique d’Enfonceur contre un de mes Murs ? Et tu t’attends à ce que ça marche ? Ils s’entraînent ensemble. Et Milielle a été entraînée dans la Deuxième Ligne. T’as aucune chance.”

Il se retourna : sa bouteille était vide et il voulait y remédier. Le roi le surprit par sa simple présence. L’espace d’un instant, il lui bloqua l’horizon. Plus rien ne bloqua le vomi. Alors il s’écoula, jusque sur les chaussures du souverain.

“Par la Magie, Savran, vieil ivrogne ! Regardez où vous vomissez !

-Je ne suis ni vieux ni saoul !

-Vous vous saoulez plus vite que vous ne vieillissez, mais peu s’en faut ! Et croyez-moi, vous vieillissez vite ! Vos hommes le voient ! Et ils voient que vous n’êtes pas en état de commander ! Tout le monde le voit ! Reprenez-vous, ou je vous reprendrais la Première Ligne.”

Une flamme de colère s’alluma dans les yeux de Savran.

“Ils savent que personne ne peut prendre ma place. Ils savent où sont enterrés ceux qui ont pensé le contraire.

-Vous me menacez ?

-Je menace quiconque pense pouvoir me battre. Et si quelqu’un peut gagner contre moi, il peut prendre la Première Ligne ! Qui relèvera le défi ? Que quelqu’un s’avance !”

Alors, bien sûr, quelqu’un s’avança. Dazaran, le Dernier Debout. Milielle tenta de le retenir.

« Dazaran, c’est pas une bonne idée. Ça va pas bien se finir. Pour toi. »

L’orgueil ainsi piqué du jeune homme lui interdit alors de reculer, produisant l’effet inverse de celui recherché par le Mur. D’autant que le roi venait de signifier qu’il autorisait le combat. Il voulait probablement voire si ce jeune capitaine pouvait se battre aussi bien qu’il pouvait piloter.

« Choisi tes armes, morveux !

-Pour battre un soulard ? Mes mains suffiront !

-D’accord. Je choisis les miennes. Toutes celles que je porte. »

Dazaran s’attendait à ce que son adversaire utilise les mêmes armes que lui, comme la tradition l’imposait. Surpris, il prit le temps d’inventorier ce que le commandant de la Première Ligne avait à sa disposition. Assez de matériel pour le tuer sept fois sans jamais utiliser la même arme…

« La Première Ligne se bat souvent dans des situations comparables. En infériorité numérique. Dans des positions indéfendables. Contre des monstres en tous genres. J’approuve les termes de ce duel. Dazaran D’Armont, à mains nues, contre Savran du Loghland. Le combat peut commencer. »

Ainsi annoncé par le roi, l’affrontement était maintenant inévitable. Les adversaires se jaugèrent l’un l’autre. Le Dernier Debout commençait à croire que le commandant de la Première Ligne ne faisait que feindre l’ébriété. En effet, son pas, incertain quelques secondes plus tôt, semblait maintenant tout à fait assuré. Sa posture branlante avait laissé place à une garde impeccable. Ses yeux embrumés par l’alcool étaient maintenant plus durs que l’acier de sa lame. Si Dazaran avait été plus sage, plus vieux, ou juste plus intelligent, il aurait eu peur. Il aurait cherché une manière d’éviter le combat. Mais Dazaran n’était ni sage, ni vieux, ni intelligent. Il n’avait aucune envie de chercher à éviter le combat. Il allait même se jeter sur son adversaire quand le signal retentit. Le roi leva alors la main.

« Messieurs, vous finirez plus tard. Nous arrivons sur l’ennemi. Pas question que je perde un soldat avant la bataille. »

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