Chapitre 9 : Aucune envie de mourir, et pourtant…

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Ils les avaient vus arriver de loin. Et pourtant, ils furent surpris. Qui ne l’aurait pas été en voyant charger plusieurs centaines de rats montés sur des scarabées, des fourmis et autres insectes géants ? De leur coté, ils avaient beau être un millier d’hommes, soit environ deux cents cavaliers, cinq cents fantassins et trois cents archers, ils n’en menèrent pas large. Dès que l’ennemi fut en vue, les premiers déserteurs s’en allèrent, abattus dans le dos par leurs frères d’armes. La garnison d’Arbinor n’avait jamais eu à affronter d’armée, seulement quelques bandits et fermiers mécontents de l’impôt. Rien de semblable à ce qui arrivait sur eux. Pourtant, ils s’y attendaient, on le leur avait dit. Dès le début, ce fut un carnage. Les hommes se faisaient déchiqueter par les mandibules énormes, et leurs armures n’y changeaient pas grand chose. Leurs lignes furent brisées presque immédiatement. Ils n’y purent rien. Il n’y avait pourtant, au pire, que trois cents rats… Et leurs montures… Vissant regardait la bataille de loin, avec le reste de la cavalerie de réserve. Il n’allait pas tarder à y participer. Il attendait juste que l’ennemi se reprenne. Sa sauterelle était impatiente, et il devait la retenir de bondir plusieurs fois par minute. Puis quelque chose arriva. Quelques choses arrivèrent, plutôt. Comme d’énormes saucisses, volant en direction de la bataille. Il n’en avait jamais vu. Ces choses n’étaient pas dans la mémoire du sorcier. Ce devaient être des inventions relativement récentes… Il les regarda s’approcher un moment, voulant voir ce qui se passerait.

Sur le Virevoltant, la tension était palpable. Celle de Dilin surtout. Les hommes de la Première Ligne étaient habitués à ces situations. Et Dazaran était heureux, excité. Ils devançaient déjà de près d’une heure les autres dirigeables, ils allaient pouvoir être les premiers renforts sur la zone, changer le cours de la bataille eux mêmes, obtenir une gloire éternelle.

« Au plus près, capitaine !

-Je fais un passage et je vous pose en plein dedans ! »

Sevran hocha la tête. C’était exactement ce qu’il voulait. Le Virevoltant descendit au niveau du sol, la coque frottant presque, et ils suivirent la ligne sur laquelle se battaient les deux armées, ouvrant pour quelques secondes un vide bienvenu, écrasant les rats et leurs montures. Certains s’accrochèrent au navire, mais en furent aussitôt décrochés par les hommes à bord. Sevran hurla :

« Nous sommes la Première Ligne ! »

Et aussitôt, un hurlement sauvage s’éleva de ce qu’il restait des rangs de la garnison d’Arbinor. Ils se ressaisirent. Dazaran fit comme il l’avait dit : Une fois sorti de la bataille, il fit virer son navire violemment et le posa au milieu des lignes ennemies, écrasant sans s’en soucier ceux qui étaient en dessous, pour débarquer les cinquante soldats prêts à en découdre qu’il transportait depuis maintenant dix jours. Sevran hurla ses ordres à ses hommes :

« Enfonceurs, vous nous dégagez la place, Murs en carré, Coureurs, en bas, Soigneur avec nous, Tireurs et Ombres dans les airs, Dazaran, vous remontez mais vous restez à portée pour que mes gars puissent tirer.

-Je vais faire mieux que ça commandant.

-Je n’en attend pas moins de vous. »

Et Sevran sauta pour rejoindre ses hommes. Sans les Tireurs et les Ombres, ils n’étaient que trente cinq à être descendus, trente cinq, encerclés par des centaines d’ennemis. Et pourtant, la bataille venait de changer du tout au tout. Dazaran était confiant. Trop, peut-être.

Meurs donna le signal. Aussitôt, les cent sauterelles de réserve bondirent, Vissant en tête. Il avait sa cible. Et elle volait. Son insecte toucha le sol une fois, le secouant violemment, avant de bondir à nouveau pour atterrir en plein sur le pont du Virevoltant. Les Tireurs et les Ombres furent surpris, d’autant plus que trois autres cavaliers-sauterelles venaient d’arriver, secouant le navire. Dazaran prit de l’altitude. Il resta aux commandes quelques instants, regardant les hommes de la Première Ligne se faire tuer sur son bâtiment. Ces hommes étaient les archers et les infiltrateurs de leur unité, pas les fantassins, et ils tombaient comme des mouches. Il donna la barre à Dilin, prit en main sa hache, puis celle de son second, et alla leur prêter main forte.

Sa sauterelle était morte à peine quelques secondes après avoir atteint sa cible. Peu importe, il était arrivé. Il devait vider cette chose de ses archers. Quatre rats et leurs montures contre une quinzaine d’hommes n’allaient pas leur poser de problèmes… En fait, si. Il trancha un bras, se baissa pour éviter une flèche, poussa un homme par dessus bord, bloqua une frappe, évita une flèche qui alla se planter dans le skaven derrière lui, le tuant sur le coup. C’est alors qu’il le vit, descendant les marches du pont supérieur, une hache dans chaque main. Lui, cet homme là, il était dangereux. Pas entrainé, mais expérimenté, déterminé et en quête de gloire. Vissant en fit sa cible, et se mit en route. Une flèche se planta dans sa rondache, qu’il venait de placer devant son visage. Quand il la rabaissa, il la remit aussitôt pour dévier la hache qui venait à lui. Le danger était là. Les coups volèrent. Le rat était largement supérieur à son adversaire, mais il devait aussi garder un œil sur les cinq archers restants, et éviter leurs projectiles. Quand il devint évident qu’il n’arriverait à rien seul, il regarda autour de lui, vit une sauterelle occupée à dévorer un cadavre, et bondit sur son dos. Il dévia une dernière flèche avec sa lame, et lança un court regard au jeune homme qu’il venait d’affronter, avant d’ordonner à l’insecte de quitter le navire d’un saut pour continuer la bataille en bas.

L’affrontement avait une fois de plus changé complètement. Dazaran s’offrit une profonde inspiration avant d’y jeter un œil. Les lignes des humains avaient avancé jusqu’au carré de la Première Ligne, mais la cavalerie-sauterelle des rats avaient bondit dans la mêlée, puis au delà, et harcelaient maintenant les flancs et l’arrière des troupes d’Arbinor. Une cinquantaine de rats sur des scarabées avaient attaqué sur le flanc droit, et taillaient en pièce quiconque se trouvait sur leur chemin, semant la terreur. Il devait faire quelque chose. Mais il n’y avait plus assez d’archers sur le Virevoltant pour faire une vraie différence, et il ne pouvait pas se permettre de laisser d’autres insectes monter à bord. Alors, ils arrivèrent. Les dirigeables du roi. Ils déposèrent leurs légions, qui encerclèrent l’ennemi, qui encerclait lui même les troupes d’Arbinor. Les navires remontèrent, et les archers qu’ils portaient firent pleuvoir la mort sur la vermine. Mais cela ne dura pas. La cavalerie volante des rats fut envoyée, deux cents moustiques et leurs cavaliers. Meurs était un général prudent. Il avait averti ses troupes : Il voulait tester leurs ennemis et ne pas engager toutes ses forces dans ce qui ne serait que la première bataille d’une longue guerre. Il envoyait donc ses troupes graduellement, conservant un frêle équilibre, légèrement en faveur des siens. Il souhaitait voir comment les humains s’adapteraient. Celui des deux camps qui en apprendrait le plus aujourd’hui pourrait se considérer vainqueur, peu importaient les pertes subies et infligées. Et il voulait être vainqueur. Il avait déjà appris qu’ils avaient des canons, des dirigeables, des bateaux volants, des unités d’élites prêtes à être déposées dans les lignes ennemies, et qu’au final, malgré tout ça, les humains ne semblaient pas avoir une chance.

Dazaran les entendit arriver avant de les voir. Le vrombissement de leurs ailes était assourdissant. La cavalerie moustique. Il n’avait jamais rien vu d’aussi monstrueux. Mêmes les cadavres de sauterelles géantes qui avaient sali son pont et qu’il avait balancé sur l’ennemi un peu plus tôt étaient plus attirants. Ces choses étaient des abominations. Et il y en avait beaucoup. Les canons des dirigeables du roi passèrent aux munitions à mitraille et en déchiquetèrent un bon nombre.

« Dilin, lames sur les câbles ! Tireurs, visez ceux qui approchent ! »

Ses ordres furent suivis. Il lança le Virevoltant dans la nuée, regrettant de ne pas avoir pu investir dans des canons. Les lames tranchèrent dans les moustiques et leurs rats comme dans du beurre. Les Tireurs abattirent ceux qui essayèrent de se poser. Les dirigeables s’en sortaient moins bien, et la trompe des insectes vidaient presque entièrement les hommes de leur sang en quelques secondes, quand elle ne les transperçait pas tout simplement en trouvant un défaut d’armure. Les mages du roi s’en mêlèrent alors. Leurs éclairs et leurs boules de feu grillèrent l’ennemi, emplissant l’air d’une odeur plus immonde encore que celle de boyaux percés, de sueur et de sang qui régnait jusque là.

Il les avait sentis, bien sûr. Une centaine de mages, diminuant son pouvoir. Et ils l’avaient sûrement perçu aussi. Qui que soit celui qui dirigeait cette armée humaine, c’était un homme intelligent, qui, lui non plus, ne voulait pas utiliser toutes ses forces si il pouvait l’éviter. Mais Meurs était convaincu que c’était là tout ce que le royaume d’Amarh avait à lui montrer pour l’instant. Alors il mit fin à la bataille. Une première boule de feu, plus petite que celle qu’il comptait produire, à cause des autres mages présents, fusa sur un dirigeable et le fit exploser en plein ciel. S’ensuivit un grand silence, brisé seulement par les débris tombant au sol. Tous avaient les yeux levés vers cette boule de feu incandescente se consumant dans le ciel. Les mages ne réagirent que trop tard pour la deuxième salve de Meurs. Ils tentèrent de créer un mur d’énergie, mais la précipitation les fit s’y prendre maladroitement. Le sort du rat traversa sans problème, et explosa un nouveau dirigeable. Alors la débâcle commença.

Le roi Harmas fit sonner la retraite. Dazaran fit descendre le Virevoltant pour récupérer ce qu’il restait de la Première Ligne. À peine à bord, Sevran hurla :

« Le roi, le roi! »

Alors le navire s’éleva une fois de plus et atterrit pour séparer Harmas et ses gardes de leurs ennemis. Ils embarquèrent autant des leurs que possible en quelques secondes, abandonnant sans un regard ceux qu’ils ne pouvaient prendre. Harmas, lui regardait. Il abandonnait ses hommes. Il n’aimait pas cela. Il enrageait. Dazaran aussi regardait derrière lui, soucieux. Il surveillait les boules de feu qui s’abattaient avec une régularité terrifiante. Un dirigeable. Au milieu des fuyards. Coupant la retraite de l’infanterie. Brisant le semblant de ligne que le général Teren s’acharnait à reformer pour couvrir la retraite des siens. Le roi, à travers une longue vue, regarda son ami et mentor tomber sous les coups d’un rat. Un rat que Dazaran reconnut sans difficulté, pour l’avoir affronté sur le pont même de son navire. Indiscutablement, les skavens avaient gagné. La bataille était finie.

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