Chapitre 1 : Les racines

Ils étaient venus le chercher jusque là, dans ces montagnes perdues, par delà le Mur d’Eau, rivière jusque la infranchie. Il était Dagen, le plus grand mage que ce monde ait jamais connu, et ils pensaient pouvoir l’arrêter ? Le fait est qu’ils avaient réussi. Il voyait au loin la lumière jouer sur le dôme d’or surplombant la capitale d’Amarh, plongeant ces monts perdus dans une couleur dorée, leur donnant leur nom : Les Monts Jaunes. Ils étaient séparés du fameux dôme par des semaines de voyage, et pourtant le faisceau lumineux arrivait jusque là, fournissant à toute chose une deuxième ombre, comme l’eut fait un second soleil. Une nuée de dragons bloqua cette lumière un court instant avant de la laisser passer à nouveau, la faisant paraître plus intense encore. C’était lui qui avait conçu ce dôme, pour ce roi qui le chassait maintenant.

Il avait décidé de camper où la lumière touchait le sol. Puis quand il en avait eu assez de camper, il avait magiquement construit un château. Il y était maintenant enfermé, attaché et bâillonné, face à une fenêtre à barreaux, contemplant plus ses rêves fous que l’horizon. Oui, le château avait été une décision stupide, même aussi loin d’autres utilisateurs de la magie, où son pouvoir ne se trouvait pas dilué par leur présence. Alors ils étaient venus à un millier, s’affaiblissant par la même occasion mais réduisant grandement l’écart de puissance entre eux et lui. Leur nombre s’était montré écrasant, plus encore que sa solitude. Il avait plié, au terme d’un long combat, emportant beaucoup de ses adversaires avec lui. Pas assez. Mais ils avaient fait l’erreur de le capturer, voulant le faire juger pour ce qu’ils considéraient comme des crimes. Il n’avait fait que renforcer la magie, et ses utilisateurs, en éliminant les plus faibles d’entre eux. Il les avait débarrassés d’indésirables qui drainaient leur puissance à tous. Et il en était remercié ainsi…

Un bruit attira son attention sur sa gauche. Un rat. Il avait tellement de jeux de mots à faire. Rameur, Raté, Ravissant… Lui vint alors une nouvelle idée folle : Faire de cet animal son allié. Le faire grandir, en faire un guerrier féroce. Bon, c’était une femelle. Une guerrière féroce ferait l’affaire. Avec un gros ventre. Elle attendait des petits… Il concentra le peu de puissance magique que la présence des autres mages lui laissait, et il lança son sort. Échec cuisant, dont il accusa ses chaines. Il recommença, tentant un sort moins spécifique, pour être sûr d’avoir un effet. Il visa tous les rats du château. Encore raté. Il n’abandonna pas, puisa dans ses forces et lança une nouvelle version du sort, encore plus vague que les premières. L’espace d’une seconde, il fut persuadé d’avoir réussi… Mais il se consuma à la tâche, et disparu dans l’éther. Il n’en vit même pas le résultat.

En fait, il fallut presque trois siècles pour qu’ils commencent à être significatifs, et deux autres siècles pour qu’ils parviennent à l’attention du royaume d’Amarh. Et encore quelques années pour qu’il soit trop tard pour arrêter les évènements qui suivent. Son nom n’était plus connu que comme celui d’un monstre de légendes qui pourchassait les mages, et les parents l’utilisaient parfois pour discipliner leurs enfants : « Dagen vient manger les enfants pas sages, pas juste les mages! » Il en aurait sûrement souri. Mais ce ne fut pas le seul résultat de ses tentatives. Les rats des Monts Jaunes avaient grossi génération après génération, fondé un début de société primitive et tribale. Des guerriers féroces, comme l’avait voulu Dagen. Ce qu’il n’avait pas voulu, c’était que certains insectes et surtout les moustiques grossissent aussi, et que les rats les utilisent comme monture. Il n’avait pas non plus voulu que les quelques humains de la région soient touchés par son sort, leur donnant une taille gigantesque mais les rendant presque stupides. Quelques oiseaux aussi grossirent, des arbres firent de même. Le temps que les nains inventent les dirigeables et les navires à ballons, puis qu’Amarh chasse du ciel les dragons pour en devenir les maitres, le temps qu’ils colonisent les terres au delà du Mur d’Eau et les Monts Jaunes étaient devenus un territoire étrange et dangereux, dont se rapprochaient sans cesse les insouciants fermiers Amarhiens en quête de nouvelles terres fertiles. Et ces terres l’étaient comme nulle autre, donnant des légumes aux proportions inégalées…

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